L'ENFANT
ET LA LECTURE INTERACTIVE
Note :
Ce mémoire a été rédigé en juin 1999
dans le cadre de ma maîtrise de Sciences et Techniques en Hypermédia
à Paris8. Malgré le thème de ce mémoire, les
quelques pages qui suivent ne contiennent aucune interactivité
et très peu d'hypertexte. Je vous déconseille donc fortement
sa lecture à l'écran ! Je vous invite à l'imprimer
(une vingtaine de page) pour un meilleur confort de lecture et pour goûter
encore, tant qu'il est temps, au plaisir de la lecture sur papier !
TABLE DES MATIÈRES
EDITO
I – QUAND
LA LITTERATURE DEVIENT VIRTUELLE
A – La littérature
jeunesse : comment a-t-elle séduit le support informatique
?
1 – Un peu d’histoire(s)…
2 - Les facteurs qui ont contribué à l’explosion
d’une littérature dédiée aux enfants
3 – Une littérature plurielle(s)
B – Quand le livre
s’anime…
1 – D’où viennent-ils ? Pourquoi se sont-ils développés
?
2 – Quand est-il du livre animé aujourd’hui ?
3 – Pourquoi ça marche ?
4 – Quel enseignement peut-on tirer de ce genre littéraire
dans l’analyse des livres électroniques animés
?
C – Le mariage de
la littérature et du multimédia
1 – Ce que l’histoire nous apprend des supports de lecture.
2 – Vers un nouveau genre littéraire ?
3 – Un engouement à relativiser.
II – QUELLE
LITTERATURE INTERACTIVE POUR LES ENFANTS
A – Le cédérom,
nouveau livre de chevet des enfants ?
1 – L’édition veut croire au livre électronique
pour les enfants
2 – Livre interactif : mode d’emploi.
3 – Histoires interactives ou livres sur écran ?
B – Quelles histoires
interactives pour les enfants sur Internet ?
1 – Histoire interactive…où es-tu ?
2 – Au pays des sites où il faut cliquer pour lire.
3 – Quelles lectures pour les enfants sur le Web ?
C - Histoires interactives
: s’avoir s’adapter à un nouveau support.
III – LIRE
SUR SUPPORT INFORMATIQUE
A – La lecture
et l’enfant : une rencontre décisive
1 – Quand le goût de lire vient aux enfants…
2 – Agir et interagir sur sa lecture : une nécessité
pour l’enfant ?
3 – Lire à l’aube du XXIe siècle.
B – L’ordinateur,
le meilleur ami de l’enfant
1 – Ordinateur, mon ami.
2 – Pourquoi utiliser l’ordinateur dans l’apprentissage
de la langue écrite ?
3 – Quand la pratique ne suit pas la théorie
C – Lire des fictions
interactives
1 – Interactif tu seras !
2 - Ce que change le document hypermédia dans notre rapport
à l’écrit
3 – le statut particulier du lecteur
D – Quelle littérature
interactive peut-on proposer à des enfants ?
1 – L’enfant peut-il tout simplement lire l’hypertexte
?
2 – Comment rester lisible ?
3 – Quel produit multimédia peut-on finalement proposer
à un enfant ?
IV –
INTERNET ET LANGUE ÉCRITE
A – Apprendre à
lire le multimédia : où en est-on ?
1 – Tu lis ? Non, je navigue.
2 – Une question culturelle
3 – Le rôle de l’école
B – Que peut apporter
Internet dans l’apprentissage de la langue écrite ?
1 – Internet : une certaine conception de l’écrit.
2 – Effets positifs constatés
3 – Les smileys ou comment Internet a déjà bouleversé
notre conception de l’écrit.
C – Quand Internet
invite les enfants à écrire
V – CLICKSOURIS
: UN SITE D’HISTOIRES INTERACTIVES SUR INTERNET
A – Naissance d’un
projet
1 – Pourquoi publier des histoires pour enfants sur support
informatique ?
2 – Quelles histoires publier ?
3 – Pourquoi publier sur Internet ?
B – Présentation
de Clicksouris
1 – Les objectifs
2 – D’une idée à…Clicksouris
3 – La charte graphique
4 – La navigation
BILAN ET PERSPECTIVES
BIBLIOGRAPHIE
EDITO
L’arrivée massive
des hypertextes et hypermédias dues à l’émergence
du réseau Internet remet en question nos repères de lecture
et notre rapport à l’écrit. Elle implique des réflexions
sur les stratégies de lecture, sur la lecture-navigation dans une
masse sans cesse grandissante d’informations, sur le caractère
pluricodique des activités de lecture-écriture, mais aussi
sur la nécessaire prise en compte de la structure de l’information.
Il n’est pas utopique d’affirmer que les documents hypermédias
et les nouvelles formes de lectures qu’ils induisent vont se généraliser.
Il me paraissait par conséquent intéressant de se pencher
sur ce besoin croissant d’interactivité, et nécessaire
d’évaluer, dès à présent, les conséquences
de ces nouveaux modes de lectures sur notre rapport à l’écrit.
Cette évaluation aurait pu me conduire vers une réflexion
alarmiste…au contraire, je suis persuadée que ces nouveaux
outils peuvent être de véritables atouts pour l’écrit
et surtout dans la découverte du langage écrit.
C’est pourquoi j’ai décidé de m’interroger
sur l’impact de la lecture et l’écriture interactive
sur les enfants.
Quelques précisions sur le vocabulaire…
Fiction hypertexte, histoire interactive, document hypermédia…il
n’est pas toujours facile de savoir ce que cachent ces termes.
Par l’appellation "lecture interactive " j’entends
:
D’une part, la lecture d’un hypermédia, à savoir
un document diffusé sur support informatique comprenant des nœuds
d’informations reliés entre eux par des liens de natures
diverses : textes, images statiques ou animées, séquences
sonores, vidéo…
D’autre part, je n’entends pas uniquement par "interactive
" la possibilité d’une action réciproque, mais
une lecture où l’individu utilise sa logique, sa réflexion,
son sens de l’observation et son imagination pour progresser dans
le récit en activant ces liens.
Une lecture interactive est indissociable, à mon avis, des notions
de choix, de libre-arbitre et de maîtrise de son récit.
M’intéresser à la lecture d’hypermédias
par et pour les enfants c’est à la fois évaluer le
rôle de l’interactivité à une étape déterminante
de l’évolution de l’individu : sa découverte
et son apprentissage du monde de l’écrit.
C’est aussi m’intéresser à un public qui est
en train de vivre pleinement l’émergence des nouvelles technologies
de l’information, un public qui motive déjà une littérature
riche et plurielle, à l’affût d’interactions
entre son support et ses lecteurs.
J’ai décidé de m’intéresser expressément
aux enfants âgés de 5 à 10 ans (enseignement primaire)
car c’est, en général, à l’âge
de l’apprentissage du langage écrit que se détermine
pour toujours le goût pour la lecture. Que peux apporter à
l’enfant cette nouvelle dimension donnée à l’écrit
?
Comment l’interactivité avec le support informatique peut-elle
être un atout pour l’enfant dans son appréciation de
la lecture ? Enfin, rien ne pouvait mieux appuyer mes convictions qu’une
démonstration empirique.
Cette réflexion s’achève par la présentation
de Clicksouris, un site d’histoires interactives pour enfants, un
site où il est tout simplement interdit de ne pas être curieux
!
I
- QUAND LA LITTÉRATURE DEVIENT VIRTUELLE
A
– La littérature jeunesse : comment a-t-elle séduit
le support électronique ?
Je ne me lancerai pas ici dans un historique fastidieux de la littérature
jeunesse car ce n’est pas le propos de ce mémoire. Par
contre, afin de mieux comprendre pourquoi les écrits pour la
jeunesse sont, plus que d’autres, exploités sur supports
électroniques, il me paraît nécessaire de relever
ses caractéristiques et certaines particularités de son
évolution.
La littérature jeunesse est aujourd’hui un genre (des genres)
à part entière possédant ses propres librairies,
sa presse spécialisée (Citrouille, Livres jeunes aujourd’hui…),
ses salons (Montreuil, Bologne…), et étudié dans
les universités (Lille, Montréal…)
Mais il faut savoir que l’idée de dédier une littérature
à la jeunesse n’est pas née en un jour. Sa naissance
s’est déroulée progressivement, au fil de l’évolution
du statut de l’enfant dans la société, du progrès
de l’éducation, de la démocratisation de l’enseignement
mais aussi de la mise en place de nouvelles technologies.
1 – Un peu
d’histoire(s)…
Née dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la
littérature jeunesse fut d’abord une littérature
de classe, destinée à l’aristocratie puis à
la bourgeoisie naissante. Considéré jusque là comme
un adulte en miniature, l’enfant partageait leurs lectures, des
contes et des fables le plus souvent.
L’évolution des mœurs et l’œuvre de Rousseau
comme Emile (1762) attribuèrent peu à peu à l’enfant
un statut spécifique dans la société. L’enfant
est lentement perçu comme un être doté de besoins
et de goûts propres.
Le XIXe siècle rassembla les facteurs nécessaires à
l’essor d’une nouvelle littérature. L’environnement
politique favorise d’abord l’éclosion du genre :
la loi Guizot (1833) organise l’instruction primaire. La révolution
industrielle, les progrès de l’alphabétisation et
le fantastique déploiement de la presse enfantine favorise le
développement d’un nouveau public plus large et appartenant
à des classes diverses. La bibliothèque rose de Hachette
promeut des auteurs comme la Comtesse de Ségur, alors que le
Magazine d’Education et de Récréation des éditions
Hézel publie des textes spécialement conçus "pour
amuser les enfants en exerçant leur imagination au profit de
leur cœur ".
A la fin du XIXe, les productions sont encore onéreuses. Avec
le XXe siècle, l’édition pour enfants entre dans
une ère de production de masse. Il faut désormais produire
de plus en plus vite des albums dont la diffusion ne cesse de croître.
Les objectifs
éducatifs des livres pour enfants se relâchent tandis que
le genre comique et les histoires en images se développent (Pieds
Nickelés, Babar…)
Freinée par les deux guerres mondiales, la littérature
profite pleinement de l’après-guerre pour se mondialiser
et aborder des thèmes du quotidien comme la paix et la tolérance.
La littérature jeunesse subit et réagit aux évolutions
sociales, économiques et technologiques. Le mouvement de contestation
de mai 1968 engendre une remise en cause des valeurs traditionnelles
qui touche également le monde du livre pour enfants. On se rend
compte que des thèmes du quotidien peuvent être abordés
par la littérature jeunesse comme la sexualité ou la mort.
Innovante, la littérature jeunesse jouit depuis une dizaine d’année
d’une réputation de dynamisme et de créativité.
En France, environ 4500 titres sont publiés chaque année
pour 1700 créations nouvelles.
Aujourd’hui, tous les éditeurs ont un département
jeunesse et leur offre est de plus en plus variée ; chacun semble
avoir trouvé son créneau dans ce secteur. Gallimard a
misé sur le savoir et la découverte, Hachette, Nathan
et Casterman sur le roman, Grasset les albums, Le sorbier les plus petits…
2 – Les facteurs qui ont contribué à l’explosion
d’une littérature dédiée aux enfants
Comme nous venons de le voir, l’évolution de la littérature
jeunesse est fortement liée à l’évolution
des mœurs. On peut en fait relever trois facteurs socioculturels
majeurs qui ont contribué à l’explosion d’une
littérature dédiée aux enfants ces vingt dernières
années.
- Le
statut du livre a changé
Autrefois, (et je ne parle pas de périodes ancestrales mais
de quelques dizaines d’années !) le livre destiné
à l’enfant devait avant tout instruire. Ma grand-mère
qui était obliger de se cacher pour lire les livres quand elle
était enfant, m’a souvent racontée qu’elle
se faisait traiter de fainéante quand on l’a surprenait
en flagrant délit de lecture "qui lui polluait l’esprit
".
Même le livre de bibliothèque qui pouvait distraire devait
être avant tout éducatif.
Aujourd’hui le livre distrait, effraie, enseigne, conseille,
interroge…bref il reflète la vie et toutes ses évolutions.
- Le
statut du "lire " a changé
D’un point de vue technique, il faut que les enfants sachent
lire. Mais depuis que des psychologues et psychiatres comme Françoise
Dolto, Marc Soriano ou Bruno Bettelheim se sont penchés sur
la littérature enfantine on sait que la lecture peut aussi
aider l’enfant à se construire, se connaître, se
penser dans le monde qui l’entoure.
On sait également que la maîtrise de l’écrit
confère un statut social dans notre société.
Et c’est encore plus vrai depuis ces vingt dernières
années ou le non-lecteur est tout simplement considéré
comme un exclu.
- Le
statut de l’enfant a changé
Sans aller jusqu’à dire que c’est le facteur le
plus important, c’est le plus décisif et le plus récent.
La littérature jeunesse ne serait pas aussi riche et diversifiée
si l’enfant n’était pas reconnu comme un individu
à part entière avec ses besoins et ses spécificités
propres en terme de lecture.
L’idée que l’enfant est plus qu’un sous-homme
est assez récente. A l’école surtout, l’enfant
n’est plus seulement considéré comme un élève
mais bel et bien comme un enfant, un être à part entière
qui est là pour grandir et se former en tant que personne sociale.
En leur proposant des livres qui leurs sont destinés, on s’intéresse
à ce qu’ils en pensent, aux lectures qu’ils en
font.
L’école a eu rôle décisif pour que l’enfant
bascule du statut d’apprenant au statut de lecteur.
3 – Une littérature
plurielle (s)…
Contrairement à la littérature que je qualifierais de
classique, la littérature jeunesse se caractérise par
sa pluralité tant dans le fond que dans la forme.
La littérature jeunesse n’est pas un genre en soi mais
elle les comprend tous : roman, album, policier, mystère et aventure,
science fiction…ainsi que des genres auparavant réservés
à une cible de préférence adulte comme le roman-photo
(La mémoire des scorpions de Christian Bruel) ou encore
des romans à dimensions philosophiques (L’œil
du loup de Daniel Pennac).
Avec la littérature jeunesse, on navigue dans toutes les catégories
d’œuvres, de sujets, de tons, de styles. Il n’y a plus
aujourd’hui beaucoup de tabous quand on s’adresse aux enfants.
Le livre pour enfant reflète le monde qui l’entoure et
l’aide à le comprendre en abordant des thèmes du
quotidien aussi divers que douloureux comme le chômage, le divorce,
la mort d’un proche ou encore la solitude, le sentiment amoureux,
la jalousie…
Le livre répond à des questions que les parents peuvent
difficilement aborder et parle de ce que l’enfant n’oserait
jamais dire parce qu’il se croit seul et coupable de le penser.
On assigne donc aux livres des fonctions multiples parfois sujet à
polémique quand le livre devient citoyen et protège l’enfant
des dangers qui le menace : pédophilie, violence à l’école,
racisme…mais c’est un autre débat.
Le livre pour enfant change et évolue dans sa forme également.
Et cette pluralité des supports est un caractéristique
primordiale de la littérature jeunesse par rapport à la
littérature classique.
Le livre pour enfants peut avoir aujourd’hui tour à tour
des allures de livre de poche, d’albums, de magazines, d’ateliers
de créations, d’écran d’ordinateur…mais
surtout il sait depuis des années se sortir du schéma
rectangulaire associant cartons et papiers. Rond, triangulaire, en forme
d’ours ou de camion de pompier, en tissus, bois ou plastique…le
livre pour enfants c’est toutes les formes et toutes les matières.
Comme nous allons le voir, la littérature jeunesse plurielle
dans sa forme est dans son contenu s’autorise d’avantages
de fantaisies physiques et c’est sûrement ce qui l’a
conduit avec plus d’aisance vers l’édition électronique.
B
– Quand le livre s’anime…
Livre animé, interactivité, hypertexte…sont souvent
présentés comme des concepts nouveaux en littérature.
Les auteurs qui se sont penchés sur les particularités
des documents hypermédias par rapport aux œuvres "classiques
" sur papier, comme Jean Clément ou Michel Bernard, ont
souligné, à plusieurs reprises dans leurs ouvrages, que
"le refus de soumettre le texte à la succession réglée
d’un ordre définitif n’est pas nouveau ". (
Extrait de L’hypertexte de fiction : naissance
d’un nouveau genre ? Jean Clément, université
de Paris 8, Paris, France)
Livre dont vous êtes le héros, expérience de lectures
combinatoires et non séquentielles… le document hypermédia
trouve ces ancêtres dans de nombreux essais de littérature
fragmentaire.
Je ne me lancerai pas dans un historique du document hypermédia
à travers l’exploration de la littérature classique
car ce n’est pas mon propos et d’autres l’ont déjà
très bien fait avant moi. De plus cette volonté des auteurs
de rendre le lecteur de plus en plus maître de son récit
semble aujourd’hui presque incontestable.
Par contre, il me paraît intéressant de se pencher sur
la littérature jeunesse, qui, malgré ses deux siècles
d’existences, essaye depuis longtemps, et plus que tout autre,
de rendre son lecteur acteur de son récit.
Je me suis intéressée à trois genres de la littérature
enfantine qui sortent incontestablement, dans la forme ou dans le fond,
du format classique du livre pour faire de leur jeune lecteur des lecteurs
actifs.
Les livres objets, les livres jeux et surtout les livres animés
sont sûrement les ancêtres des livres interactifs proposés
aujourd’hui aux enfants sur CDRom et reflète incontestablement
un besoin de faire participer activement les enfants à leur lecture.
1 – D’où viennent –ils ? Pourquoi se
sont-ils développés ?
Comme nous l’avons vu, le livre pour enfant est sorti de son support
rectangulaire, lisse et en papier depuis plusieurs années déjà.
Si les livres animés se sont définitivement appropriés
le marché de la littérature enfantine et qu’ils
ont explosé avec elle, ce n’est pourtant pas là
qu’ils sont nés.
Je ne me lancerai pas ici non plus dans un historique de ce type d’ouvrage,
mais je signalerai simplement que les premiers livres animés
sont nés au début du XVIe siècle afin d’expliquer
le fonctionnement du monde ou le mécanisme complexe d’une
machine.
Très tôt, nous avons donc ressenti le besoin d’accompagner
le texte d’une animation pour en faciliter sa compréhension.
Le livre animé va conserver son rôle documentaire pendant
des siècles pour être définitivement adopté
dans les années soixante par la littérature jeunesse qui
se prête à merveilles aux fantaisies de l’animation
et à la volonté de l’enfant d’agir sur son
environnement.
" L’humour de la surprise est celui qui marche le mieux avec
les enfants" (Extrait d’un article paru dans
CITROUILLE, Revue trimestrielle de l’Association des libraires
pour la jeunesse, N°1, avril, 1992.)
Le monstre qui "surgit " de la page à son ouverture
ou le personnage caché qui apparaît quand on tire sur la
languette…cet humour de la surprise est le ressort essentiel de
ces livres comme des livres animés sur cédérom.
Mais, ces livres qui invitent l’enfant à agir sur leur
lecture ont véritablement explosé en même temps
que la pédagogie et la psychologie révélaient le
besoin qu’à l’enfant d’agir par tâtonnement
et les formidables capacités d’apprentissages des moins
de 5 ans, cibles pour lesquels le livre animé rendait possible
un premier vrai contact avec la lecture.
2 – Quand est –il du livre animé aujourd’hui
?
Catégorie à part entière dans les rayons jeunesse
des librairies, le livre animé profite actuellement de l’engouement
de l’édition pour l’interactivité amené
par l’émergence du multimédia. Comme le confirme
un article paru dans Livres jeunes aujourd’hui (Article
intitulé Ses pages qui bougent, paru dans le numéro
5 de mai 1994 de Livres Jeunes Aujourd’hui, revue d’information
sur la littérature jeunesse.) on assiste à un accroissement
et une diversification des livres animés. Dans cette diversification
on peut sûrement y intégrer sa transposition sur support
électronique : cédérom et Internet.
Ces livres prennent toutes les formes, s’habille de matière
quasiment indestructible, avec des poches, accompagnés d’une
peluche, se transformant en mobile, en jouet, en scène à
trois dimensions. Ils rivalisent parfois avec le théâtre
de marionnettes miniatures. Dans d’autres on trouve une grande
interactivité : des languettes à tirer, des rabats à
soulever, le livre se laisse découper, nouer, auto-coller, scratcher,
gratter…
Dans le cas des livres jeux comme ceux que proposent les éditions
Gründ, c’est la mémoire, le sens de l’observation,
la curiosité, la logique, l’imaginaire de l’enfant
qui sont sollicités. A l’image des histoires dont on est
le héros, ces livres sont de véritables fictions interactives
où l’enfant entre dans la peau d’un personnage pour
réaliser une mission. Pour cela, il doit résoudre des
énigmes, trouver des objets dans le décor…et progresse
dans le récit de façon non linéaire.
En France, les éditions Albin Michel dominent largement le marché
des livres animés avec plus de cent titres, genre qui est une
tradition dans la maison puisqu’ils en fabriquent depuis la création
de leur section jeunesse en 1981.
3 – Pourquoi
ça marche ?
Le livre animé (objet, jeux…) a réussi à
prendre une grande place sur le marché du livre de jeunesse car
on a misé avec lui sur le caractère ludique des apprentissages
tout en maintenant le statut privilégié du livre. C’est
un livre interactif, c’est un livre objet, oui, mais c’est
un livre ! D’ailleurs les éditeurs semblent l’avoir
compris et pour légitimer leurs productions sur support électronique
destinées aux enfants ont conservé cette appellation de
"livre animé ".
4 – Quel enseignement peut-on tirer de ce genre littéraire
dans l’analyse des livres électroniques animés ?
On reproche souvent à ces livres d’être chers, fragiles
et relativement éphémères mais leurs qualités
techniques, pédagogiques, éducatives, ludiques, leur faculté
à faire rire, rêver, leur interactivité sont désormais
reconnues.
Des études ont prouvé (Ces
pages qui bougent, article
paru dans le numéro 5 de mai 1994 de Livres jeunes Aujourd’hui
) que le lecteur en manipulant des tirettes agit sur l’information
à véhiculer et l’assimile donc mieux.
Dans un article de Citrouille de mars 1993 intitulé Comment donné
à l’enfant l’envie de lire ? il est spécifié
que :
" Les livres animés, les livres interactifs et livres dont
vous êtes le héros ont déjà permis à
de nombreux enfants de découvrir la lecture en s’égarant
avec jubilation dans des labyrinthes infernaux. Si l’ont veut
gagner l’enfant à la littérature, n’oublions
pas qu’elle est plurielle. "
Dans un autre article sur le plaisir de lire paru dans le Citrouille
numéro 13 de juin 1996, il est conseillé de proposer aux
enfants des livres jeux qui "offre une rencontre attractive avec
le livre, tout en obligeant à la concentration sur la page ".
Il est désormais prouvé que ces livres peuvent motiver
des enfants non lecteur à condition que l’objet du livre
soit bien le récit et non l’interaction. On a beau préciser
sur la couverture que "la lecture est indispensable à la
compréhension et au plaisir des manipulations " on a souvent
l’impression qu’on a enrobé le texte à lire
d’objets à utiliser, monter, découper…qui
prouveront, une fois manipulés, l’acte de lecture.
Mais trop d’interaction finit par faire oublier à l’enfant
les différents niveaux de lecture du texte et de l’image
si bénéfiques à son imaginaire et à son
développement. De ce fait, on ne sait parfois pas trop si l’on
doit considérer ces livres comme des appauvrissements du livre
ou comme une nouvelle mise en valeur du jeu. C’est exactement
dans ce type de piège que ne doivent pas tomber les éditeurs
qui proposent des livres animés sur support électronique
surtout avec les nouvelles formes d’interactivité que rend
possible le multimédia.
Par son caractère interactif, il est difficile de ne pas faire
une parallèle entre le livre animé papier et le livre
animé informatique. Le multimédia ne donne-t-il pas justement
une dimension nouvelle à l’interactivité maximale
recherchée par ce genre littéraire ?
N’ouvre-t-il pas justement la porte à des animations plus
riches, plus élaborées, plus interactives qui se trouvent
limitées par les mécanismes papier.
Ces livres ne sont-ils pas la preuve que la littérature jeunesse
est friande de supports qui rendent possible une interaction de plus
en plus grande entre l’enfant et sa lecture ?
L’enseignement qu’on tire de l’utilisation du livre
animé papier peut certainement beaucoup nous apprendre sur les
bienfaits et méfaits des livres électroniques destinés
aux enfants.
C
– Le mariage de la littérature et du multimédia
Comme le dit Jean Clément dans Apprendre à lire avec
les multimédias, où en est-on ? , "le livre
électronique n’est plus aujourd’hui un objet de science
fiction ". Il suffit de constater la place croissante qu’il
prend dans les manifestations littéraires. Le salon du livre
de la porte de Versailles, qui s’est déroulé cette
année du 19 au 24 mars 1999, est désormais sous-titré
" Livres-Revues-Multimédia ".
Cette intégration et cette reconnaissance du multimédia
dans le domaine littéraire sont encore plus évidentes
quand on se penche sur les manifestations littéraires dédiées
à la jeunesse.
Le Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil intègre un stand multimédia
à son salon depuis 1992. La première année, le
stand prenait la forme d’une tente à l’écart
du salon, et attirait quelques curieux, souvent sceptiques, et parfois
choqué de trouver des ordinateurs au milieu des livres. Six ans
plus tard, avec ses 300 m2, le stand multimédia était,
cette année, le plus grand du salon, le plus visité et
trônait en son centre entouré par une dizaine d’éditeurs
multimédia !
Peu à peu le multimédia trouve sa place dans le secteur
littéraire. Sa reconnaissance est lente mais plus évidente
dans le secteur de la littérature enfantine, plus ouvert à
la fantaisie et moins attachée à des valeurs traditionnelles.
1 - Ce que
l’histoire nous apprend des supports de lecture
L’histoire de l’écriture montre que chaque nouveau
support a amené une nouvelle dimension à la lecture et
l’écriture. L’alphabet a donné accès
à la linéarité, le codex à l’exploitation
de la dimension tabulaire de la page, puis le livre et son découpage
en pages, chapitre, paragraphes…ont introduit la dimension de
volume.
L’écriture a toujours été spatiale et chaque
technologie dans l’histoire de l’écriture a proposé
au scripteur et au lecteur un nouvel espace à exploiter.
" Qu ‘en est-il de l’hypertexte littéraire ?
Ce mode d’organisation des données permis par l’informatique
ne sert à l’heure actuelle qu’à présenter
des informations encyclopédiques, le plus souvent techniques.
Mais il ne fait aucun doute que ce média servira un jour de support
à l’expression littéraire. Il serait inouï
qu’à un média nouveau ne correspondent pas des modes
d’expressions nouveaux "(Lire l’Hypertexte
par Michel Bernard, Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris,
France ).
Il semble que le support informatique soit enfin accepter comme nouveau
support de lecture et d’écriture mais on est encore en
train d’apprendre à exploiter cet espace.
2 – Vers un
nouveau genre littéraire ?
Il semble évident que la transposition du texte sur un tel support
transforme la nature du texte même, mais peut-on déjà
parler d’un nouveau genre littéraire généré
par ordinateur ?
La majorité des textes qu’on trouve sur support électronique
sont des textes numérisés brut dont le cédérom
ou Internet facilitent la diffusion au plus grand nombre et permet de
donner accès à tout un tas de textes introuvables par
les voies classiques.
Les textes destinés à être lu sur ordinateur se
font déjà plus rares. On trouve sur Internet quelques
expériences de fictions hypertextuelles interactives mais peu
d’éditeurs de cédérom ont osé se lancer
dans ce type d’écriture qui appartient encore à
la littérature expérimentale.
Les éditeurs se contentent, essentiellement, de reproduire le
schéma des livres classiques sans avoir encore réellement
compris qu’un écran n’est pas un livre et que les
techniques d’hypertexte, d’interactivité et les propriétés
du réseau offrent des perspectives nouvelles et vont certainement
contribuer à modifier considérablement notre rapport à
la lecture.
Nous verrons pourtant que les données sont légèrement
différentes dès que nous abordons la production pour la
jeunesse.
3 - Un engouement
à relativiser
Le multimédia a beau être très présent dans
les manifestations littéraires, le livre électronique
proprement dit n’en est encore qu’à ses balbutiements.
Les éditeurs ont quasiment tous créés depuis 1995
un département multimédia mais leur élan est freiné
par deux raisons essentielles.
Malgré une évolution constante, l’ordinateur et
Internet ne font pas partie du quotidien d’une grande frange de
la population française. Leur utilisation se démocratise,
mais lire sur écran, faire de la recherche documentaire ou encyclopédique
sur cédérom ou Internet demande des compétences
qui ne sont pas forcément innées et qui sont surtout loin
de faire partie des pratiques culturelles courantes des français.
Hypertexte, arborescence, navigation… ont peut être trouvé
leur place dans le Petit Robert mais pas dans tous les esprits.
Alors pourquoi investir dans un secteur qui n’a pas encore trouvé
son public ?
La première raison était avant tout culturelle, la seconde
est d’avantage économique.
Si les éditeurs peuvent avoir la main mise sur la production
de cédérom, les perspectives de publications du réseau
Internet les inquiètent dangereusement.
Il faut se mettre à leur place. Avoir la possibilité de
diffuser sur un support accessible à un très large public,
et sans intermédiaires, se proclamer auteur sans avoir à
se soucier des sélections, censures ni droits d’auteurs….
ne plait pas beaucoup aux éditeurs qui voient leur métier
sérieusement mis en danger.
Ils ne méprisent pas l’édition électronique
car ils en ont flairé le potentiel mais…prudemment, ils
affichent un profil bas face à ces supports qui leur échappent
encore.
II
– Quelle littérature interactive pour les enfants ?
A
– Le cédérom : nouveau livre de chevet des enfants
?
Nous avons montré dans cette première partie que le multimédia
et Internet se font doucement leur place dans le secteur littéraire.
Nous avons aussi vu que la littérature enfantine par sa pluralité
et son dynamisme était à l’affût de supports
permettant une plus grande interactivité avec son lecteur. Cette
tendance se vérifie au regard du marché du multimédia
grand public, dominé pour plus de la moitié par des productions
pour la jeunesse.
Le thème de mon mémoire se centrant sur le rôle
des histoires interactives dans la lecture plaisir, je ne m’intéresserais
pas aux cédéroms d’apprentissage de la lecture et
de soutien scolaire (qui domine le marché du ludo-éducatif)
mais aux productions qui s’apparentent à des histoires
animées.
1 – L’édition
veut croire au livre électronique pour les enfants
Livre animé, histoires animées ou interactives, contes
vivants, contes interactifs…quelle que soit l’appellation,
de nombreux éditeurs jeunesse se sont lancés, avec plus
de convictions que les éditeurs classiques, dans la production
de livres interactifs pour les plus jeunes.
Deux tendances se distinguent sur ce marché.
D’un côté, on trouve les éditeurs de l’édition
traditionnelle qui ont senti l’opportunité que représentait
le multimédia en littérature jeunesse. Ces éditeurs
comme, Bayard, Gallimard, Hatier, Flammarion ou Le Seuil, ont déjà
prouvé leurs compétences en terme d’édition
enfantine et mise sur leur aura auprès des enfants (et surtout
des parents) pour adapter sur support électronique ce qu’ils
savent le mieux faire : des histoires pour enfants. Mais comme le grand
public n’est pas encore habitué à les rencontrer
sur ce marché, il ressente le besoin de justifier leur action
sur un plan pédagogique. Ainsi dans les notices des cédéroms,
on peut trouver ce type d’argumentaires : " L’enfant
va se familiariser avec la lecture et la prononciation à travers
des activités aussi ludiques qu’enrichissantes" (Les
aventures de Pierre et Jeannot Lapin, Gallimard) ou encore "il
suscite le plaisir de lire, il développe l’imaginaire,
il rend actif votre enfant." (Abracadalire, Hatier)
De l’autre côté, on retrouve des éditeurs
multimédias, comme Ubisoft, Emme, Génération 5,
Infogrammes, spécialistes du jeu, du cédérom culturel
ou du ludo-éducatif, qui ne connaissent rien en littérature
enfantine mais qui ont prouvé leur compétence en terme
d’exploitation du multimédia et de l’interactivité.
Cette dernière catégorie propose certes des créations
plus originales en terme d’histoires interactives, mais comme
ils sont parfois victimes de la mauvaise réputation du jeu vidéo,
ils misent avant tout sur la carte de l’éducatif pour séduire
les parents.
2 – Livre interactif
: mode d’emploi
Après avoir consulté une dizaine de cédéroms
portant le nom de livre animé ou conte interactif, j’ai
remarqué que la plupart des productions fonctionnait sur le même
canevas.
La plupart du temps on propose à l’enfant d’aborder
le récit de deux ou trois manières différentes.
Soit sous la forme d’une histoire à lire où l’enfant
lit l’histoire a son rythme et clique sur une icône pour
passer à l’écran suivant ; soit sous la forme d’une
histoire racontée : un narrateur lit le texte en même temps
que celui-ci se surligne à l’écran, facilitant ainsi
le repérage de la graphie et des phonies pour les lecteurs débutants.
Certains produits proposent une troisième voie qui est celle
de la consultation du cédérom de façon libre et
personnelle. Cette initiative est intéressante mais pas toujours
bien exploitée. Dans "Notre Dame de Paris "
proposé par Ubisoft, l’enfant a la possibilité d’entrer
dans l’histoire par différents chapitres. Mais pourquoi
le ferait-il puisque l’histoire proposée est linéaire
?
Dans le conte interactif " Les trois petits cochons "
des éditions Le seuil, on propose à l’enfant de
faire une lecture personnalisée du conte en se promenant dans
l’histoire. Mais…comment peut-on parler de lecture puisque
dans cette version, le texte disparaît complètement ?
La période de lecture peut être précédée
d’une animation où l’enfant est spectateur. Cette
animation éveille, en général, la curiosité
de l’enfant qui est invité à lire pour donner du
sens à cette animation.
La période de lecture est systématiquement suivie d’une
étape où l’enfant devient actif. Dans les Living
Books d’Ubisoft, l’enfant peut, à la fin de la lecture,
agir sur les dessins de l’écran pour les animer. Dans Notre
Dame de Paris, l’enfant a accès à un jeu dès
qu’il a fini sa page de lecture.
Ces cédéroms utilisent beaucoup l’humour de la surprise,
on clique sur une image pour déclencher un son ou une action
"effrayante ", amusante ; l’interactivité intervient
pour illustrer le récit.
Bref, on retrouve tous les ressorts qui ont fait le succès du
livre animé… sur papier.
3 – Histoires
interactives ou livres sur écran ?
C’est la question qu’on peut se poser au regard de la production
de livres électroniques pour enfants sur cédéroms.
La consultation des titres est déjà très révélatrice
: Les trois petits cochons, Pinocchio, Notre Dame de Paris, Le Petit
Prince, La Reine des Neiges…tous des titres de livres interactifs
mais également d’histoires célèbres qui ont
marqué l’inconscient collectif. On trouve aussi des adaptations
de contes étrangers comme Kiyeko et les voleurs de nuit
ou Payuta et le Dieu de la tempête, ou bien des transpositions
d’histoires ayant déjà fait leurs preuves dans la
presse enfantine. C’est ainsi que Bayard a adapté sur cédérom
sont célèbres Petit Ours Brun et trois histoires
de sa collection J’aime Lire.
Le lecteur effeuille des pages animées et sonores.
Le livre reste la référence, les éditeurs ont du
mal à élaborer un récit qui se détacherait
de son support originel : le livre et sa succession de pages.
Beaucoup de repères du livre classique sont repris : chapitres,
numéro de pages…certains cédéroms de lecture
interactive affiche même à l’écran la réplique
virtuelle d’un livre ouvert. C’est le cas du Livre de
Lulu de R.Victor Pujet chez Flammarion ou de Notre Dame de
Paris chez Ubisoft.
Pourquoi adapter un livre sur support électronique si c’est
pour en faire une réplique parfaite d’une version papier
?
B
– Quelles histoires interactives pour les enfants sur Internet
?
Pouvoir associer du son,
du texte, de l’image, les relier entre eux par des liens hypertexte,
mettre en place un nouveau mode de navigation pour offrir ce qu’interdit
la rigidité du texte traditionnel et surtout interagir avec le
lecteur…quelle liberté pour l’auteur!
Tant d’invitations à la création à la portée
de tous…on s’imagine que les romans interactifs, les expériences
d’écritures collectives d'hypertextes devraient pulluler
sur Internet…or rares sont les sites français qui explorent
les possibilités du réseau en littérature.
Pourtant, on en trouve des auteurs sur le web, qui, loin de le mépriser
comme les éditeurs, le voient, au contraire, comme un Eldorado
de la création littéraire. Poètes incompris, auteurs
oubliés…oui, mais peu de vraies expériences d’écriture
interactive où l’interactivité est au service du
récit.
Et dès qu’on se penche du côté des enfants,
le résultat des recherches devient, à mon avis, désastreux…
Les propos suivants n’engagent que moi, ils sont le reflet d’une
recherche personnelle de plusieurs mois sur le web français.
1 – Histoire
interactive…où es-tu ?
Un après-midi je débute ma recherche. Je sélectionne
quelques célèbres moteurs de recherches et annuaires français
et je tape "histoires interactives pour enfants " dans la
zone de saisie.
Yahoo a bien une sous rubrique Lecture Interactive dans sa catégorie
Enfants mais elle ne comprend que trois sites, Nomade m’en livre
huit parmi sa catégorie Fables et Contes…je reprends espoir
avec le moteur Voilà ! qui avec la même requête me
propose 587 réponses !
Rassurée, je me lance dans la consultation des soixante premiers
sites proposés. Mais mon enthousiasme est de courte durée.
Je constate rapidement qu’à part Le Prince et Moi (site
pour les 5-11 ans qui vise à donner aux enfants le goût
de lire et d’écrire), aucune des adresses ne me renvoie
vers un site d’histoires interactives pour enfants !
Je recommence l’expérience en saisissant les mots clés
: " Lecture interactive pour enfant ", "fiction interactive
pour enfant ", "fiction hypertexte pour enfants " et
"littérature jeunesse interactive " mais je retrouve
sensiblement les mêmes résultats.
2 – Aux pays
des sites où il faut cliquer pour lire.
Les sites francophones dédiés à la lecture interactive
sont rares. Et les sites français sont quasiment inexistants
car la plupart des initiatives sont québécoises. J’entends
par sites de lecture interactive des sites qui propose des histoires
où l’enfant utilise son imagination, sa logique, son sens
de l’observation pour progresser dans le récit via des
liens hypertextes.
On distingue d’un côté les sites réalisés
avec des moyens financiers sur l’initiative de ministères
de l’Education ou d’associations de soutien à l’enfance,
qui se traduisent par une qualité graphique et souvent pédagogique.
C’est le cas par exemple des magnifiques sites de L’Escale
ou des Frimousses qui parmi d’autres activités proposent
des aventures, des jeux qui s’apparentent à des fictions
interactives mais qui ne figurent jamais dans les divisions ayant l’appellation
"lecture " ou "histoires ".
Les fictions interactives de L’Escale se trouvent dans une partie
du site intitulée l’Ile des Fêtes, consacrée
aux différents évènements de l’année.
Pour Halloween les enfants étaient invités à lire
Le vaisseau fantôme et Une histoire de vacances à l’occasion
des grandes vacances scolaires…
Quant aux Frimousses la seule Aventure interactive du site ne se trouve
pas sous la rubrique intitulée "des histoires à lire
" mais dans une autre section appelée "des activités
interactives en html ".
Ces histoires, courtes, amusantes, invitent l’enfant à
faire des choix hypertextes pour progresser dans le récit : "tout
au long de l'histoire, tu devras aider le héros à prendre
des décisions ".
D’un autre côté, on trouve quelques initiatives de
particuliers qui ont choisi d’écrire des fictions hypertexte
pour les enfants. Deux sites seulement peuvent, à mon avis, entrer
dans le cadre de fiction interactive telle que je l’ai défini
plus haut . Le premier, Claude et ses amis , site " pour les enfants
qui aiment lire, pour les enfants qui aiment rire ", propose de
courtes histoires interactives et humoristiques faisant tour à
tour appelle à la logique, à l’imagination ou à
la mémoire de l’enfant.
Le second, La citadelle du Ty Pouet , présente également
de courtes fables où l’interactivité s’effectue
tant sur l’image que le texte.
J’ai rencontré les deux auteurs de ses sites, leurs profils
sont assez différentes mais leurs motivations se recoupent. Le
premier, instituteur en primaire, est convaincu depuis longtemps des
atouts de la lecture d'hypermédias dans le plaisir de lire. Quant
au second, auteur indépendant, il voit en Internet un nouveau
support de lecture et l’émergence d’un nouveau genre
pour la littérature jeunesse !
Enfin, on trouve avant tout sur le web français, des fictions
interactives écrites par des enfants pour des enfants, comme
Toi le héros, direction avril , réalisé par des
élèves de cours élémentaire et préparatoire
de l’école publique de Brignac.
Leur qualité interactive est parfois contestable, mais ces publications
sont issues d’une véritable collaboration, d’une
réflexion collective menées au sein de l’école.
Mais, comme nous le verrons plus tard, c’est sûrement grâce
à l’investissement de l’école dans des projets
utilisant les nouvelles technologies de l’information et de la
communication que des projets de lecture interactive et d’écriture
interactive naissent et se développent sur le web.
3 – Quelles lectures pour les enfants sur le web ?
Pourtant, des sites consacrés à la littérature
jeunesse, à la lecture, aux histoires pour enfants, on en trouve
par centaines sur le web francophone.
Tous les moteurs de recherche et la plupart des grands sites généralistes
comme Premiers pas sur Internet ou Le Coin des Petits considérés
comme des références pour les enfants sur le réseau,
proposent des rubriques lecture, histoires ou contes.
Et ces sites proposent des centaines d’histoires originales pour
les enfants.
Mais que se cache-t-il derrière ces appellations ?
" Ce qui a un début et une fin ". C’est ainsi
qu’Aristote décrivait l’intrigue dans Poétique.
Avant d’ajouter : " les histoires bien agencées ne
doivent ni commencer au hasard ni finir au hasard ". Le disciple
de Platon n’est pas prêt de se retourner dans sa tombe.
Toutes ces histoires proposées aux enfants sont désespéramment…linéaires.
Quand elles ne sont pas publiées sur une seule page, la seule
interactivité consiste, la plupart du temps, à cliquer
sur une flèche pour accéder à l’écran
suivant.
Pour trouver quelques rares expériences de lecture interactive
dans ces sites multicritères il faut se pencher sur la rubrique…jeux
!
La fiction interactive est-elle encore associée dans les esprits
aux ancêtres des jeux vidéo d’aventure ?
C
– Histoires interactives : s’avoir s’adapter à
un nouveau support
L’ordinateur a beau
avoir un écran, ce n’est ni le cinéma, ni la télévision,
et ce n’est pas parce qu’il peut être un support de
lecture que c’est un livre non plus.
Chaque média a ses particularités et doit savoir les exploiter.
Internet et les cédéroms ne sont pas destinés à
supplanter le livre, ils doivent trouver, en terme de lecture, les thèmes
et les créneaux de création qui répondent à
leurs caractéristiques propres.
Dans le domaine de la fiction interactive, les produits que l’on
trouve sont relativement récents et leur conception utilise bien
toutes les ficelles de l’interactivité au service d’un
imaginaire qui lui, reste à inventer.
On a l’interactivité mais on ne sait pas l’utiliser.
Pour l ‘enfant qui se retrouve devant un écran, il ne s’agit
pas seulement de lire car le défilement des lignes sur écran
est rapidement fatigant.
Pour lire un long récit, rien ne vaut un bon livre sur les genoux.
Les textes à lire, même s’ils sont dits en même
temps par des voix douce et chaleureuse, lassent vite.
De plus l’enfant comprend très vite que l’animation-récompense
intervient une fois le texte lu. Ce schéma répétitif
ne fait pas honneur à l’intelligence de l’enfant
et la lassitude se fait rapidement sentir.
La seule chose qui peut, à mon avis, justifier l’adaptation
(ou la création d’ailleurs) d’un livre sur un écran,
c’est l’interactivité.
Mais une interactivité qui sert le récit et non pas qui
se sert du récit.
Faire lire un texte à un enfant et le féliciter par un
jeu ou la mise en route d’une animation, ce n’est pas se
servir de l’interactivité pour le récit. Au contraire,
cette mauvaise utilisation de l’interactivité peut détourner
l’attention du texte et contribuer à faire perdre le fil
de l’histoire.
L’interactivité ne doit pas être un prétexte
à la lecture ou pire une récompense à la lecture
mais elle doit permettre une relation directe avec le texte.
III
– Lire sur un support informatique
A
– La lecture et l’enfant : une rencontre décisive
Ce thème pourrait à lui seul être l’objet
d’un mémoire entier. Ici, je ne m’intéresserais
ni à l’historique des techniques d’apprentissages
de la lecture ni à la façon dont les enfants apprennent
à lire. M’intéressant à la lecture plaisir
et à l’ordinateur comme support de cette lecture, je voudrais
me pencher sur les facteurs qui donnent à l’enfant le goût
de lire et montrer que lire prend peut être un tout nouveau sens
à la fin du XXe siècle…
1 – Quand le goût de lire vient aux enfants…
" Parce que quand on est grand on n’a plus personne qui peut
nous lire des histoires ", " Parce qu’au CP si on ne
sait pas lire on se fait gronder " ou encore " Parce que c’est
normal "…voilà ce que m’ont répondu des
enfants de 5 ans à la question " A ton avis, pourquoi est-ce
important de savoir lire dans la vie ? ".
Pour les enfants en Grande section de maternelle, l’apprentissage
de la langue écrite est une sorte d’épée
de Damoclès au-dessus de leur tête qui déterminera
leur réussite au CP.
En interrogeant des enfants en fin de Cours préparatoire, c’est
à dire des enfants qui commence à maîtriser la langue
écrite on obtient des réponses différentes qui
varient de façon évidente en fonction du degré
de maîtrise de l’écrit.
" Comme ça tu vas savoir plein de choses et tu peux apprendre
à lire aux autres ", "parce que c’est intéressant
" et "parce que c’est rigolo " me répondent
respectivement Capucine, Rayane et Charles à la question "Pourquoi
lis-tu ? ".
Ces trois enfants, qui m’avaient avoué "aimer lire
" étaient capables de me parler avec engouement et détails
de leurs lectures préférées.
Par contre, j’ai obtenu des réponses très différentes
avec des enfants qui ne prenaient aucun plaisir à lire. "
Je lis parce qu’il le faut " me confie Alexandra qui était
incapable de me citer un livre qu’elle aimait lire ou entendre
lire.
Cette courte enquête révèle que l’enfant,
tant qu’il n’a pas fait une rencontre personnelle avec la
lecture ou trouver une motivation affective à l’acte de
lire, considère la lecture comme un acte pratique et malheureusement
très scolaire.
Sur ce point, tous les manuels d’apprentissages et de réflexion
sur la lecture sont unanimes : pour qu’un enfant acquière
le goût de lire, il faut qu’il se produise un déclic,
une rencontre décisive qui bouleversera son regard sur la lecture.
" Pour donner à un enfant le goût de lire, il faut
faire en sorte qu’ils découvrent leurs propres motivations
à lire " rappelle Christian Poslaniec dans son ouvrage "Donner
le goût de lire" (Paris, Editions du
Sorbier, 1990.)
Ce déclic peut de se faire soit avec un ouvrage en particulier
soit en écoutant l’autre parler de l’émotion
devant un livre, sa joie, son intérêt, ses rires.
" J’ai appris à lire toute seule parce que quand j’ai
vu des copines lire, ça m’a donné envie ",
Inès, 5 ans.
On a tendance à penser qu’il est de plus en plus difficile
de donner à un enfant le goût de lire dans une société
dominée par l’image où l’enfant est plus tenté
de s’installer devant la télévision ou sa console
de jeux que devant un livre.
Dans ces conditions, comment proposer des activités motivantes
pour donner envie aux enfants d’accéder au monde de l’écrit
?
Ne faut-il pas justement profiter de l’émergence de ces
nouvelles technologies pour créer des besoins, déclencher
des intérêts nouveaux ?
Peut-on imaginer que ceux qui n’ont pas découvert le plaisir
de lire via un support traditionnel puissent le trouver sur un support
informatique ?
2 – Agir et
interagir sur sa lecture, une nécessité pour l’enfant
?
Nous avons vu plus haut que les livres animés sur support papier
étaient préconisés pour réconcilier certains
enfants avec la lecture.
Avec la lecture interactive sur support informatique, l’enfant
a réellement la possibilité d’agir sur les images
mais aussi sur le texte.
Et si réaliser un véritable cheminement personnel dans
sa lecture, la manipuler, décider de son parcours correspondaient
à un besoin naturel de l’enfant vis à vis du monde
qui l’entoure ?
" L’enfant qui modifie le texte qu’il est en train
de lire se comporte en harmonie avec la tendance de son âge qui
est de manipuler les choses ; il maîtrise activement, et d’une
façon toute personnelle, ce qu’il se contenterait autrement
d’absorber passivement. Cette manipulation active donne à
la lecture une saveur, une empreinte personnelle et la rend plus importante".
(La lecture et l’enfant,
Bruno Bettelheim, p.44.)
Motivation, implication…sont des facteurs décisifs dans
la plupart de nos actions et nos apprentissages.
Dire qu’on apprend mieux, qu’on comprend mieux quelque chose
et qu’on prend d’avantages de plaisir à le faire
lorsqu’on se sent impliqué, semble relever de la logique.
Ne semble-t-il pas aussi logique de penser que l’enfant prendra
d’avantages de plaisir à lire s’il cesse d’être
passif et se sent activement impliqué dans sa lecture ?
" Faute d’être personnellement motivé, l’enfant
est incapable de s’impliquer totalement dans l’acte de lire.
C’est pendant l’enfance et la jeunesse que les tendances
actives-manipulatrices de l’homme sont à leur maximum,
et le plus grand désir de l’enfant est de s’approprier
les choses en leur donnant une empreinte personnelle. Nous nous sentons
tous beaucoup plus profondément concernés par ce que nous
pouvons manipuler à notre guise que par ce qui nous est imposé
tel quel de l’extérieur ; et cela est encore plus vrai
pour le jeune enfant que pour l’adulte. L’enfant prendra
goût à la lecture si, dès le début, il sent
qu’il s’agit d’une création à laquelle
il peut participer. Il est étrange que l’enseignement de
la lecture ne tienne pas compte de cette participation active par laquelle
le débutant fait de la lecture une expérience personnelle
enrichissante." (La lecture et l’enfant,
Bruno Bettelheim, p.44.)
3 – Lire à
l’aube du XXIe siècle.
Les enfants lisent de moins en moins et de moins en moins bien nous
dit-on. C’est la crise de la lecture, entend-on encore. Les préjugés
vont bon train dès qu’il est question de lecture par les
enfants.
Qu’en est-il exactement ?
Tout d’abord ce discours sur la crise de la lecture est loin d’être
nouveau.
Le constat de la baisse du niveau scolaire est récurrent depuis
au moins deux siècles !
Ensuite, la lecture n’arrive peut-être qu’au septième
rang des loisirs des français, mais elle s’est généralisée
et démocratisée : 40% déclaraient ne jamais lire
un livre à la fin des années 60 ; ils ne sont plus qu’un
petit tiers aujourd’hui.(Source : Et pourtant ils lisent,
Christian Baudelot.)
La lecture de livres et de revues est devenue une activité régulière
chez les jeunes. Une étude menée en 1993 par l’Education
Nationale a révélé que les capacités de
lecture ont augmenté de 11,4% entre 1989 et 1993. Et ce, malgré
la télévision et l’émergence des consoles
de jeux vidéo.
Je pourrais citer d’autres chiffres qui montreraient que les enfants
ne lisent ni moins ni moins bien qu’avant, mais, d’une part
cela serait fastidieux, et d’autre part cela n’enlèverait
en rien cette idée de crise de la lecture qui règne sur
notre société depuis quelques années.
Peut-être ne se pose-t-on pas, tout simplement, les bonnes questions.
Plutôt que de se demander si les enfants lisent plus ou moins,
la question à se poser n’est-elle pas plutôt : les
enfants lisent-ils différemment ?
Et si cette crise de la lecture qui fait frémir parents et instituteurs
était dû à un changement dans les modes de lecture.
Dans un article intitulé " Les enfants qui n’aiment
pas lire " , publié dans le Citrouille de mars 1993, Jacques
Pasquet, écrivain, conteur et professeur de littérature
jeunesse à l’Université du Québec recueille
les propos d’un enfant de 12 ans :
" Ça désespère mes parents de voir que je
ne veux plus lire, enfin, que je ne veux plus lire ce qu’ils veulent
que je lise. J’ai beau leur dire que je lis, rien n’y fait.
Ce qui les dérange, c’est ma façon de lire. La télévision,
les bandes dessinées, les jeux vidéo sont mes nouveaux
livres. Moi je suis privé de Nintendo si je n’ai pas fini
mon livre.
C’est quoi le plus important, que je lise ou ce que je lis ? "
La question mérite d’être posée. Pour les
enfants d’aujourd’hui, l’acte de lecture n’est
plus uniquement lié au livre, ils lisent des magazines, des sous-titres
à la télévision, les consignes du jeu d’aventure
sur leur console…face à la multitude des supports, la lecture
s’est désacralisée.
Cette désacralisation de la lecture et les nouveaux modes de
lectures qu’induisent les nouveaux médias sont également
mis en avant par Christian Baudelot dans son livre enquête Et
pourtant ils lisent.
" Aujourd’hui on zappe autant qu’on lit : l’informatique,
Internet obligent beaucoup à lire […] Il est probable qu’on
assiste à la mutation d’un modèle de lecture plutôt
qu’à une crise de la lecture. "
Lors d’un entretien avec un journaliste du Nouvel Observateur
( semaine du 04 au 10 mars 1999) le même Christian Baudelot précisait
sa vision de la lecture par les jeunes :
" Ils lisent mais sur un mode différent de celui qui fait
de la lecture l’alpha et l’oméga de la formation
intellectuelle : il faudrait lire pour vivre et on ne pourrait pas vivre
sans lire. Ce modèle là ne fonctionne pas beaucoup chez
les jeunes. […] ils l’ont relativisé, laïcisé,
désacralisé ! La lecture est devenue pour eux un acte
ordinaire, qui fait partie d’un univers ou coexistent l’image,
le son, l’écrit. Elle n’est pas pour eux une pratique
morte. "
On a encore trop tendance à penser que lire=livre. Or lire est
devenu un acte quotidien qui utilise d’autres supports, de nouveaux
supports. La lecture est devenue plurielle. Comme nous l’avons
vu en étudiant la littérature jeunesse, les lectures proposées
aux enfants se sont diversifiés dans leur contenu. Elles se diversifient
aussi dans leurs formes : nous avions déjà vu que la littérature
enfantine savait exploiter de nouveaux supports (livres animés,
cédéroms…), nous voyons aussi que les lectures des
enfants ne se limitent pas à la littérature.
Il n’y a plus une lecture mais des lectures. La lecture interactive
sur support informatique n’en serait qu’une facette.
B
– L’ordinateur, le meilleur ami de l’enfant ?
L’ordinateur
est de plus en plus utilisé dans l’apprentissage de la
langue écrite en milieu scolaire. D’ailleurs, depuis 1995,
son utilisation ainsi que celle du traitement de texte est vivement
recommandée dans les programmes de l’école primaire
où il apparaît explicitement qu’ils contribuent aux
apprentissages fondamentaux.
On voit à présent clairement ce que l’utilisation
de l’ordinateur peut apporter à la création de productions
écrites nombreuses, à l’élaboration d’un
journal de classe, à l’entretien d’une correspondance
parfaite…
Les qualités de cet outil sont désormais reconnu mais
leur intégration est lente, car on n’aime guère
le changement et les innovations surtout lorsqu’elles touchent
à ces piliers de l’éducation que sont la lecture
et l’écriture.
Les enfants sont loin d’être les plus difficiles à
convaincre…
1 – Ordinateur mon ami
Animatrice sur le stand multimédia du Salon du Livre de Jeunesse
en Seine Saint-Denis qui s’est déroulé en novembre
dernier, j’ai rencontré en une semaine des milliers d’enfants
âgés de 2 à 16 ans dont certains n’avaient
jamais touché à un ordinateur.
Dans cet atelier, chaque enfant avait moins d’un quart d’heure
pour concevoir et réaliser sa page web en insérant textes,
images et sons à l’aide d’un logiciel d’édition
simplifié.
Pour les novices, le maintien de la souris, le rapport entre son déplacement
et celui du curseur étaient assimilés en une minute.
En cinq minutes environ, un enfant qui n’avait jamais pratiqué
l’ordinateur avait expérimenté la notion d’hypertexte,
de sélection et déplacement d’un objet à
l’écran ainsi que la création d’un lien hypertexte
et ce, sans UNE seule exception en une semaine.
Aucun enfant n’a montré un signe d’incompréhension
ou de rejet vis à vis de l’ordinateur ou du fonctionnement
du logiciel.
Cet atelier ainsi que les ateliers informatiques (ateliers d’enfants
de 5 à 7 ans de l’école primaire Daumesnil) que
j’ai suivi bénéficiaient toujours d’une atmosphère
d’émulation joyeuse et d’intense participation.
Comme l’écrit Rachel Cohen (Docteur en Science de l’Education,
auteur de plusieurs ouvrages sur le potentiel des jeunes enfants, particulièrement
en lecture.) : " l’ordinateur ne tue pas la créativité,
il devient objet et médiatise l’activité ".
Cette expérience, constatée également par d’autres
animateurs et confirmée par de nombreuses recherches en dit long
sur l’a priori positif que l’enfant réserve à
l’ordinateur et sur ces capacités d’apprentissages.(Les
jeunes enfants, la découverte de l’écrit et l’ordinateur,
Rachel Cohen, PUF, Paris, 1987.)
Mais pourquoi l’ordinateur a-t-il un pouvoir si attractif sur
l’enfant ?
La première explication de cet attrait semble culturelle.
De nombreuses recherches montrent que les nouvelles générations
nées avec la télévision ont intégré
les modes de lecture liées à l’audiovisuel.
L’enfant d’aujourd’hui serait, d’une certaine
manière, prédisposé à l’écran.
L’écran est pour lui un outil familier qui ne génère
aucun préjugé. Les enfants manient avec facilité
les outils technologiques car ils n’ont aucune inhibition vis
à vis de la technique, contrairement à certains adultes
qui se cachent derrière cet argument "ce n’est pas
de notre génération ".
La seconde est clairement d’ordre affectif.
L’ordinateur est associé pour l ‘enfant à
un sentiment de plaisir : le plaisir de jouer. Aucun souvenir d’échecs
scolaires ne vient en ternir l’image.
L’ordinateur confère aussi à l’enfant une
puissance très valorisante. En cliquant sur des liens, l’enfant
a la possibilité de faire apparaître ou disparaître
des mots, déclencher un son, une animation. Cet aspect "magique
" plaît énormément aux enfants. A tout instant
l’enfant est actif, chaque geste lui permet d’observer les
effets de son action à l’écran et le feed-back positif
que constitue l’apparition sur l’écran de tel ou
tel objet encourage l’enfant à poursuivre son acte.
Dans la pratique de l’écriture, l’ordinateur rend
possible une production de lettres à la calligraphie impeccable.
Dès la maternelle, l’imagination de l’enfant est
sollicitée à travers la production d’histoires ou
de poésies et son esprit de synthèse par la création
de résumé. Or, le jeune enfant, qui commence à
connaître les lettres, quelques syllabes, quelques mots, est souvent
limité par la qualité de son écriture manuscrite.
Avec l’ordinateur, l’écrit produit par l’enfant
est parfait et son texte est immédiatement communicable à
autrui.
Cette puissance valorisante de l’ordinateur est confirmée
dans le rapport de l’ONL (Lecture, informatique
et nouveaux médias, rapport de L’observatoire
National de la Lecture, sous la direction de Jean Mesnager, Paris, 1997.)
: " On a pu observer que les élèves à qui
on propose de saisir au clavier un texte préalablement écrit
à la main éprouvent très souvent une sorte de révélation
de ce qu’ils ont produit. Leur texte apparaissant à l’écran
est alors en face d’eux dans la position d’un texte à
lire ".
L’enfant ainsi libéré des craintes liées
à la qualité de son écriture peut se concentrer
sur d’autres phases de la production (syntaxe, grammaire, imagination…)
D’après ce rapport, l’enfant a même tendance
à personnaliser l’objet inanimé qu’est l’ordinateur
qui devient " un complice exigeant, mais amical et patient, qui
lui parle en privé. "
L’ordinateur déscolarise la lecture et l’écriture
et permet ainsi aux enfants de découvrir ou redécouvrir
la langue écrite naturellement, par l’utilisation et non
par l’enseignement. Ainsi certains enfants peuvent dépasser
leurs blocages solaires et affectifs.
C’est un outil qui favorise une pédagogie de la réussite.
L’ordinateur est un outil qui ne se lasse jamais, l’enfant
peut aller à son rythme, il découvre et apprend par tâtonnement
et surtout il a le droit à l’erreur, erreur qui n’est
jamais pénalisante.
" Dans ce processus dynamique interactif, l’enfant a le droit
à l’erreur qui devient un facteur de construction active
et créatrice et non de frustration. […] Le tâtonnement
est ici une voie privilégiée de cheminement." (Les
jeunes enfants, la découverte de l’écrit et l’ordinateur,
Rachel Cohen, PUF, Paris, 1987.)
L’enfant apprend, pratique la lecture et l’écriture,
construit un cheminement logique sans en voir pour autant conscience
car cela s’intègre à une activité ludique,
interactive par laquelle l’enfant se sent imprégnée.
Cet a priori positif de l’enfant vis à vis de l’ordinateur
le place dans une situation d’apprentissage très favorable,
cette tranquillité d’esprit et ce sentiment d’être
personnellement considéré l’encouragent à
entrer dans des actes de lecture, mêmes arides, où il s’investit
d’avantages que dans une situation publique en classe.
D’ailleurs de nombreux chercheurs (notamment l’équipe
de l’université de Stanford en Californie en 1986) ont
constaté que les enfants faisaient significativement plus de
progrès en lecture, lorsqu’ils utilisaient des ordinateurs
dans leur apprentissage.
De même, les instituteurs que j’ai rencontrés m’ont
souvent confirmé que "plus l’enfant travaille avec
un ordinateur, plus ses capacités d’analyse, de logique
et de mémoire sont développées." (Propos de
Bruno Garnier, instituteur en Grande Section de Maternelle et animateur
d’ateliers informatique à l’école Daumesnil,
Paris 12e.)
2 – Pourquoi
utiliser l’ordinateur dans l’apprentissage du langage écrit
?
Comme nous l’avons vu plus haut, l’interactivité,
l’activité intense de l’enfant qui peut observer
et maîtriser les effets de son action, l’autonomie, le feed-back
positif, le tâtonnement exploratoire, l’autocorrection,
la multiplicité des expériences, la possibilité
d’un cheminement individuel ou en groupe… l’ordinateur
offre des conditions particulièrement favorables à l’apprentissage.
Dans l’apprentissage de la langue écrite, l’ordinateur
semble possédé des qualités bien particulières.
Selon Rachel Cohen, l’ordinateur favoriserait la prise de conscience
de certaines caractéristiques propres à l’écriture
comme la structuration de l’espace (à l’écran
les lettres s’affichent de gauche à droite) et l’identité
de la lettre et du mot.
D’ailleurs Carole Tisset, dans son ouvrage, "Apprendre
à lire au cycle 2 " (Hachette Education, Paris, 1994.)
nous apprend qu’une des premières étapes nécessaires
pour l’enfant dans son approche de l’écrit est de
comprendre le caractère discontinu de l’écriture.
Elle conseille l’utilisation du clavier pour se représenter
la séparation des mots grâce à la barre d’espace.
L’ordinateur facilite l’intervention sur le texte en cours
de production (remplacer, supprimer, déplacer…) et permet
à l’enfant de prendre conscience du caractère modifiable
du texte et donc de la réécriture.
Mais l’avantage majeur de l’ordinateur dans l’approche
de la langue écrite est que, quel que soit le programme, face
aux messages envoyés par la machine, l’enfant se trouve
en situation fonctionnelle de lecture où lecture et écriture
sont intimement liés.
" Cette nouvelle technologie permet une assimilation des connaissances
plus naturelle […] d’associer lecture et écriture
dès le départ (et de s’en servir à ses propres
fins). […] l’apprentissage de la langue écrite ressemble
plus à l’expérience universelle de l’apprentissage
du langage parlé " (Computer
expérience and cognitive development : a child’s learning
in a computer culture, R.W
Lawler, Chichester, Ellis Horwood, Ltd. , 1985.)
Le signifiant et le signifié sont souvent perçus simultanément,
ce qui confère au mot toute sa valeur symbolique et aide l’enfant
à accéder à la pensée conceptuelle. Ce double
accès, cette approche simultanée de la lecture et de l’écriture
favorise chez l’enfant la prise de conscience de l’écrit.
Dans le rapport de l’ONL il est d’ailleurs confirmé
: " c’est autant en écrivant qu’en lisant qu’on
apprend à lire, et les pratiques pédagogiques recommandées
dans les instructions mettent en avant le bénéfice d’un
aller et retour constant entre ces deux composantes de l’expertise
de l’écrit…l’informatique a permis de mettre
en place de véritables ateliers où l’on varie les
entrées dans la lecture, où l’on passe plus naturellement
de l’écrire au lire et inversement "
L’ordinateur, par son caractère multimédia, permet
aussi de s’adresser aux différents modes de fonctionnement
des enfants.
L’enfant acquiert souvent une image visuelle du mot, sa représentation
iconographique et son image auditive prononcées soit par un narrateur
inhérent au programme soit par l’adulte qui accompagne
l’enfant dans sa consultation.
Ainsi, selon les principes de la gestion mentale, un même logiciel
peut convenir à un enfant fonctionnant sur un mode de compréhension
visuel ou verbal.
D’ailleurs, plusieurs recherches (Notamment celles de Mayer et
Anderson publiée dans " The instructive animation : helping
students built connections between words and pictures in multimedia
learning " Journal of Educational Psychology) ont montré
l’effet de la présentation simultanée des mots et
de leur représentation iconographique sur la construction des
connaissances.
De plus l’ordinateur permet à la fois une approche globale
de l’écrit (Mialaret, 1966) car quand il pointe un mot
l’enfant le voit dans sa globalité et une approche synthétique
quand il utilise les touches du clavier pour écrire.
Le point de départ n’est plus la lettre, le mot ou la phrase,
c’est l’un ou l’autre tour à tour. Cette nouvelle
approche de l’écrit que permet l’ordinateur semble
remettre en cause les possibilités d’accès à
l’écriture de très jeunes enfants.
"Très jeune, l’enfant est attentif aux messages inscrits
sur l’écran, il cherche très rapidement à
comprendre ce qui y est écrit. […] il est apparu que certains
enfants qui n’avaient pas encore compris que les signes écrits
étaient porteurs de sens l’ont compris grâce à
l’ordinateur ".(L’ordinateur, un
nouveau support pour les premiers apprentissages,
J.Pillot, Bulletin I.P.E.M, n°9, janvier 1986, p.13)
L’ordinateur n’est pas un support idéal de lecture
mais il possède des qualités certaines quant à
l’approche du monde écrit par les enfants.
Je comprends que son utilisation puisse être jugée plus
ou moins pertinente mais un fait semble pourtant incontestable : dans
toutes les enquêtes que j’ai eu l’occasion d’étudier,
jamais il n’a été observé de conséquences
négatives de l’ordinateur dans l’apprentissage de
la langue écrite.
3 – Quand la
pratique ne suit pas la théorie
Les arguments théoriques évoqués plus hauts, les
expériences menées par ces équipes de chercheurs…semblent
ouvrir des perspectives intéressantes pour amener certains enfants
à la lecture.
Or, on constate que, dans la pratique, l’utilisation de l’ordinateur
dans l’apprentissage de la langue écrite n’est pas
aussi généralisée que l’on pourrait l’imaginer.
Même si les parents sont très friands des nouveaux logiciels
dit "d’accompagnement scolaire " qui envahissent les
linéaires, dans les écoles, ce sont les logiciels ELMO
et ELSA conçus par l’AFL (Association Française
pour la Lecture) qui dominent encore le marché. Non pas que je
conteste leur qualité en terme de pratique de la lecture mais
ces logiciels ont 20 ans, et en terme d’exploitation du multimédia,
on peut sûrement trouver plus convaincant !
Cet exemple reflète bien la tendance qui régit l’institution
scolaire : rien ne se fait dans la précipitation !
Célestin Freinet a été le premier à la fin
des années 50, à penser que l’imprimerie pouvait
être utiliser dans l’apprentissage de l’écriture
et surtout pour la conservation et la diffusion des productions écrites
d’enfants.
La pédagogie Freinet est apparue comme une révolution
dans un système éducatif aux principes rigides et aux
techniques d’apprentissages ancestrales (l’enfant scolarisé
au début du siècle a appris à lire rigoureusement
de la même façon que son ancêtre en Grèce
Antique !)
Et évidemment, comme beaucoup de nouveaux concepts, elle a été
généralement mal accueillie.
Aujourd’hui l’imprimerie a été remplacée
par le traitement de texte, son utilisation s’est généralisée
dans les écoles et son emploi s’est diversifié mais…on
est encore en train de démontré le bienfait de cette pédagogie
qui, un demi-siècle après sa création, est encore
considéré comme "Pédagogie nouvelle "
!
Pourtant la plupart des pédagogues sont convaincus de l’intérêt
de la production de textes libres, collectifs, conservés et diffusés
grâce à l’ordinateur. C’est ce que confirme
Carole Tisset, maître de conférence en sciences du Langage
à l’IUFM de Versailles et auteur de Apprendre à
lire au cycle 2 :
" Freinet a transformé radicalement la pédagogie
en montrant que l’enfant pouvait se donner entièrement
à une activité scolaire mais motivée quand elle
libère en lui son énergie et son besoin d’agir ".
Pourquoi a-t-on si peur de mettre les enfants devant des ordinateurs
dans l’apprentissage de l’écrit ?
Les craintes vis à vis de l’ordinateur se situe à
deux niveaux.
Le premier est lié à l’objet lui-même qui
suscite encore de nombreux a priori comme l’ont connu avant lui
les médias et autres nouvelles technologies.
Ces appréhensions sont aussi dues à la mauvaise réputation
que se sont forgée les jeux vidéo ces dernières
années qui se répercutent sur leur support de visualisation
: l’écran.
La crainte la plus courante concerne l’isolement.
On a peur que les enfants, attirés par le coin ordinateur, ne
délaissent d’autres activités considérées
importantes pour le développement et réduisent les dépenses
physiques. Perçue comme une activité individuelle et solitaire,
on craint que l’ordinateur favorise des comportements antisociaux
et gène le développement affectif et émotionnel.
Or, lors d’une étude approfondie menée par Hawkins
en 1983, il a été observé que, loin d’être
un instrument d’individualisation, l’ordinateur offre des
situations d’apprentissage de groupe, dans lesquelles les nombreuses
interactions permettent un succès partagé. Rachel Cohen
appuie ce constat quelques années plus tard :
" L’ordinateur devient un lieu convivial de recherche et
de mise en commun de découverte et d’expériences.
Loin d’isoler l’enfant, il favorise l’interaction
et stimule la collaboration ".
On craint aussi que l’ordinateur en tant que bien de consommation
renforce les inégalités économiques et sociales
entre ceux qui en possèdent et ceux qui n’en ont pas.
Cette inquiétude semble justifiée car elle s’est
vérifiée pour de nombreux biens de consommation.
C’est pourquoi l’école doit jouer son rôle
d’apprentissage et combler d’éventuelles inégalités
en donnant l’accès à ces nouvelles technologies.
Mais ce point sera développé ultérieurement.
Enfin, la crainte d’un renforcement des inégalités
entre fille et garçon ressort aussi des enquêtes.
Non seulement l’informatique est un secteur qui attire plus les
garçons mais le jeu vidéo est souvent le premier moyen
qu’a l’enfant d’entrer en contact avec le support
informatique. Or, nous savons tous que le marché du jeu vidéo
cible encore en priorité une population masculine.
Mais cette prétendue inégalité est peu à
peu en train de se résorber. Internet, parce qu’il rend
possible la communication à distance avec autrui, séduit
de plus en plus un public féminin, sociologiquement plus attaché
que les hommes à ce genre de valeur.
Quant au cédéroms ludo-éducatifs, les activités
proposées sont unisexes, font appel à des qualités
d’observations, de compréhension et d’écoute
auxquelles les filles sont mêmes plus réceptives.
D’ailleurs, j’ai pu constater ce renversement de situation
en observant la composition des ateliers informatiques de l’école
Daumesnil : treize filles pour deux garçons en Grande section
de maternelle !
Plus que l’ordinateur, les conséquences présumées
liées à son utilisation dans l’apprentissage de
l’écrit motive de nombreuses craintes, notamment dans le
milieu éducatif.
Va –t -on assister à une disparition de l’écriture
manuscrite ? Que deviennent les méthodes traditionnelles de rédaction
? La pédagogie de l’orthographe va-t-elle être mise
en danger ?
La crainte que l’enfant, face à la jouissance que représente
sa production d’écrits parfaits, délaisse, voir
méprise l’écriture manuscrite est encore bien réelle.
Or il est désormais prouvé que l’utilisation de
l’ordinateur dans la production d’écrit peut réconcilier
l’enfant avec l’écriture et par transfert, motiver
son intérêt pour la langue écrite en général
(Etudes menées par Rachel Cohen).
L’écriture manuscrite et le traitement de texte sont des
activités complémentaires et en rien antinomiques.
Il en est de même pour la lecture interactive et la lecture traditionnelle.
L’ordinateur n’est pas une baguette magique. Parents, enseignants
on tendance à oublier que l’ordinateur n’est qu’un
support qui rend possible une certaine représentation des données
(interactivité, multimédia …) mais les vertus de
l’ordinateur ne dépendent évidemment que des programmes
qu’on y insère.
En 1986, Umberto Eco pensait que l’ordinateur conduirait, par
la facilité qu’il donne à déplacer des blocs
de textes, à une pensée par blocs, sans cohésions,
ni connexions. Plus nuancé, il estimait cinq ans plus tard que,
pour la première fois dans l’histoire de l’écriture,
on peut écrire plus vite qu’on ne pense.
Cet exemple montre bien que les idées évoluent et qu’on
a toujours tendance à appréhender de façon négative
un concept nouveau.
C
– Lire des fictions interactives
Nous venons de voir que l’ordinateur pouvait être un formidable
atout pour l’enfant dans sa découverte du langage écrit,
mais nous avons vu également que celui-ci n’est qu’un
support dont la qualité dépend totalement du programme
que nous y insérons.
Quand est-il des histoires interactives et hypertextes où l’enfant
doit faire des choix et activer des liens pour progresser dans le récit
?
Quelles sont les véritables qualités de cette "littérature
", que peut-elle apporter à l’enfant dans sa découverte
et son appréciation de la lecture ?
Quelle littérature interactive peut-on finalement proposer à
un enfant ?
1 – Interactif, tu seras !
Livre interactif, conte interactif, fiction interactive, histoires interactives
et programmes interactifs ! Dans la littérature enfantine, à
la télévision, dans les argumentaires des cédéroms
ludo-éducatifs…l’interactivité est partout.
Mais d’où nous vient donc ce besoin d’agir et d’interagir
sur nos supports de lecture ?
Ce besoin est peut-être simplement né au fur et à
mesure qu’on se rendait compte des limites du support papier.
Nous avons vu que la littérature jeunesse essaye de sortir depuis
longtemps du format classique du livre papier en se reposant sur l’argument
que l’enfant a besoin d’agir sur son environnement.
Dans une culture de plus en plus dominée par l’audiovisuel,
l’image statique ou animée a pris de l’importance
et est d’avantage considérée comme une source d’information.
Pour le jeune enfant, elle est même primordiale car c’est
elle qui raconte l’histoire, elle est une source d’étonnement,
de plaisir.
En même temps que l’on s’intéressait à
l’image, on s’est aussi rendu compte de ses limites. Face
aux images du cinéma ou de la télévision nous avons
un statut de spectateur. Avec l’émergence des jeux vidéo
il y a une vingtaine d’années, on a découvert peu
à peu que l’image n’avait pas toujours une valeur
illustrative ou informative mais qu’on pouvait agir sur elle.
Ainsi est né peu à peu notre désir d’agir
sur l’image, de la manipuler et nous avons commencé à
ressentir une certaine frustration à ne pouvoir le faire aussi
sur nos écrans de télévision. Le foisonnement récent
de chaînes thématiques sur câble et satellite rend
possible des expériences de télévision interactive
(téléachat, réalisation individuelle de programmes
sportifs, films à la demande…) mais on est encore loin
de ce que permet le multimédia sur support informatique.
Les gens ont néanmoins de moins en moins envie de "subir
" les programmes qui leurs sont donnés à voir ou
à lire mais veulent aussi agir sur ces données. Il est
prévisible que les enfants de la génération actuelle,
qui auront été habituée à lire sur des formats,
des matières, des supports et selon des modes de lectures différents,
souhaiteront retrouver cette pluralité de lectures en vieillissant.
Pourquoi est-ce si bien l’interactivité ?
L’interactivité est l’argument phare des programmes
ludo-éducatifs proposés aux enfants et surtout des livres
animés sur support électronique. On a l’impression
que l’argument "interactivité " est à
lui seul suffisamment convaincant pour faire vendre.
Pourquoi l’interactivité est-elle donc si bien pour l’enfant
?
On imagine facilement une réponse en cœur qui pourrait ressembler
à : " parce qu’en permettant d’agir réellement
sur le récit, elle rend possible une implication et une autonomie
plus importante ". L’individu, en agissant sur l’interface,
agit en fait sur la forme et l’ordre de l’information qui
lui est proposé et rend ainsi sa navigation active.
Cette approche du texte par tâtonnement semble correspondre tout
à fait au besoin de découverte du jeune enfant qui, actif,
s’implique beaucoup plus dans le récit. Et qui dit plus
grande implication dit aussi meilleure compréhension. Ce lien
de cause à effet qui relève de la logique est une dimension
essentielle pour un enfant qui découvre la lecture et qui a tendance
à la considérer comme un acte purement scolaire.
On s’est rendu compte qu’avec des programmes interactifs,
des enfants pouvaient apprendre plus vite, c’est pourquoi l’interactivité
peut être, à mon avis, considérée comme un
tremplin attractif vers la lecture là où des méthodes
traditionnelles ont échoué.
La double interactivité du document hypermédia
Si personne ne nie l’interactivité du document hypermédia,
on peut contester le fait qu’il en ait le monopole. Après
tout, toute lecture est interactive. Toute lecture est questionnement
du texte par le lecteur et par conséquent interaction. Une lecture
n’est jamais vraiment passive.
Seulement, on pourrait préciser que, contrairement à l’interaction
avec un texte classique qui est mentale, l’interactivité
avec le document hypermédia multimédia est sensitive et
presque palpable. Activer un lien son engendre une action immédiate
et perceptible qui est l’enclenchement de la bande sonore. On
clique sur une image et on voit l’animation se mettre en route.
On clique sur un lien hypertexte et s’affiche à l’écran
notre choix.
L’interaction mentale existe aussi avec le document hypermédia,
elle est même, à mon avis, d’avantage stimulée
qu’avec un texte classique. Quand on lit un texte, on est libre
de s’interroger sur son contenu ou non, rien n’empêche
le lecteur de lire de façon passive sans se poser la moindre
question. Alors qu’avec le document hypermédia la réflexion,
la logique, le pouvoir de décision du lecteur sont sans cesse
sollicités : " Je choisis cette direction ou bien celle
là ? " , " J’utilise cet objet ou bien celui-ci
? "
L’interactivité est double et permanente comme jamais elle
ne pourrait l’être avec un livre classique.
C’est ce caractère immédiat, palpable, cette sollicitation
mentale, physique et permanente du lecteur qui en fait, à mon
avis, un véritable atout pour l’enfant dans sa découverte
de la lecture.
Une petite mise au point…
Cette conception de l’interactivité n’a évidemment
de sens que si l’interaction entre le texte et le lecteur est
réalisée de façon intelligente. L’interactivité
est bénéfique pour l’enfant que si l’activation
d’un lien est précédée d’une phase
d’observation, de réflexion, d’écoute, de
logique…
Cliquer sur une flèche ou sur n’importe quelle autre icône
pour accéder à l’écran suivant n’a
rien à voir avec de l’interactivité. Cela revient
à tourner les pages d’un livre, or, malheureusement, ce
type d’interactivité, que l’on pourrait qualifier
de "primaire ", caractérise encore les productions,
dites interactives, proposées aux enfants sur cédéroms
et sur Internet.
L’interactivité est pour moi totale quand le lecteur devient
créateur.
2 – Ce que change le document hypermédia dans notre
rapport à l’écrit
Que se passe-t-il quand on décide de lire un livre ?
On choisit un livre dans sa bibliothèque, on s’installe
confortablement avec le livre sur ses genoux et on considèrera
que 99% des individus ouvriront la première page la liront de
haut en bas, la tourneront et ainsi de suite jusqu’à la
dernière.
Que se passe-t-il quand on lit un document hypermédia ?
On choisit un cédérom ou un site Internet que l’on
visualise sur son écran d’ordinateur.
On se retrouve devant un écran rempli de texte et/ou d’images
sur lesquels figurent des liens que l’on est invité à
activer. Pour cela on n’entre pas directement en contact avec
le support mais on utilise une souris. On active ce lien et on se retrouve
sur un autre écran et ainsi de suite.
Jusque là, rien de bien sorcier.
Que se passe-t-il alors si on désire revenir à la page
précédente ? Ou bien lire la dernière page de l’histoire?
Avec un livre classique, la solution est simple.
L’opération devient beaucoup plus délicate avec
un document hypermédia.
Bref, cette démonstration révèle qu ‘en quelques
minutes, le lecteur d’un document hypermédia perd ses repères
de lecture habituelle et expérimente les caractéristiques
fondamentales du document hypermédia : l’immatérialité,
la non-linéarité et l’absence de vision globale
du récit.
Le document hypermédia
est immatériel.
Le texte n’a plus de support solide mais un support virtuel sur
lequel on agit indirectement par l’intermédiaire d’une
souris. Le livre électronique perd aussi sa dimension de volume.
Or le livre est un objet que l’enfant prend plaisir à manipuler
dès sa petite enfance. Il entretient avec lui un contact sensuel
où plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte : le choix
du papier, la forme du livre, les dessins, l’odeur…La part
des sens dans sa lecture prend encore une valeur plus significative
dans la consultation d’un livre animé où l’enfant
tire physiquement sur une languette, actionne réellement un mécanisme.
Avec le document hypermédia, l’enfant est virtuellement
actif.
Je me suis demandée si ce concept d’immatérialité
était difficile à assimiler pour un enfant qui a souvent
un rapport très affectif avec l’objet livre.
De mes entretiens avec une vingtaine d’enfants âgés
de 5 à 7 ans, j’ai constaté que l’immatérialité
est un concept assez difficile à appréhender pour eux
qui n’ont pas toujours accès à une pensée
abstraite.
Aucun enfant ne paraît gêné par le fait de ne pouvoir
"tenir l’histoire dans ses mains ".
Pour eux, le texte n’est pas "collé " sur un
papier mais sur un écran.
Où est la différence ?
L’enfant ne peut pas tenir le texte entre ses mains, ni l’emporter
n’importe où mais, après tout, il se retrouve face
à une surface lisse et plane. Et l’espace de texte est
délimité par l’écran exactement comme la
page d’un livre.
L’enfant ne se rend, par conséquent, pas compte de l’immatérialité
du texte à l’écran tant qu’il est devant.
Par contre, alors que l’on retrouve toujours le même contenu
dans un livre, l’enfant peut être désappointé
de ne pas retrouver immédiatement l’histoire lorsqu’il
allume un ordinateur. L’enfant qui veut lire et relire une histoire
qui lui plaît se contente de la saisir dans sa bibliothèque.
Sur Internet, s’il veut retrouver une histoire qui lui a plu,
il faudra qu’il se lance dans une démarche plus complexe
et moins immédiate. Cette opération deviendra même
ardue s’il n’a pas pris la peine de noter l’adresse
ou le nom du site.
Contrairement au livre où l’on a un support pour un contenu,
avec l’ordinateur ; on se retrouve avec un support pour une multitude
de contenus.
Mais cette ubiquité du support est un concept rapidement assimilé
par l’enfant habitué au zapping et aux consoles de jeux.
Avec le document hypermédia on n’a aucune vision globale
du récit
" La difficulté majeure, à mon sens, provient de
ce que l’on ne peut pas lire la totalité du texte. "
disait Michel Bernard, dans son ouvrage Lire l’hypertexte.
Avec un livre on peut accéder très rapidement à
la fin du récit, il est beaucoup plus difficile voir impossible
de le faire avec un document hypermédia. On ne sait pas toujours
bien où on commence, mais encore moins où et comment on
finit. On ne sait même s’il y a une fin…ou plusieurs.
Le fait de n’avoir q’une vision parcellisée du récit
(la surface de l’écran devant nos yeux) nous donne l’impression
que la lecture va réellement se vivre comme un parcours, que
nous allons évoluer d’étapes en étapes.
Cela peut éveiller notre curiosité et participer au plaisir
de la lecture mais aussi nous agacer. J’ai également interrogé
des enfants afin de savoir si ne pas connaître à l’avance
la longueur du récit qu’il lisait était un facteur
important pour eux.
Les avis sont nettement partagés.
Pour certains, cela n’a aucune importance mais "oui, ça
m’embête " me répond Sammy et "j’aime
bien savoir avant comment elle est longue l’histoire " me
dit Léa, 6 ans.
Cette caractéristique détermine à mon avis le format
d’un document hypermédia destiné à un enfant
: il doit être court pour ne pas lasser.
Je conteste par contre le caractère non-linéaire qu’on
attribue aux document hypermédias.
Le texte est certes non linéaire dans l’espace mais il
l’est souvent dans le contenu. L’auteur de l’hypertexte
a respecté une certaine linéarité dans son récit,
celle de l’histoire sans laquelle l’ensemble n’aurait
aucune cohérence.
Avec le document hypermédia on ne relit jamais le même
récit
" Chaque lecture fait miroiter des figures et des formes qui naissent
et meurent dans un renouvellement perpétuel " (L’hypertexte
de fiction : naissance d’un nouveau genre, Jean Clément.)
Il y a autant de vision d’un livre que de lecteur. Mais, a priori,
une personne qui relit un livre le lira de la même manière
et en aura, à peu de chose près, la même vision.
Par contre, une personne qui relira un document hypermédias pourra
choisir d’autres liens au cours de sa lecture, ce qui lui donnera
une vision du récit totalement différente.
Cette caractéristique est très importante pour les enfants.
Les enfants aiment lire et relire les histoires qui leur plaisent. Ils
peuvent le faire avec un hypertexte.
Claude Marc, instituteur et auteur du site d’histoires interactives
Claude et ses amis, a expérimenté ses histoires sur des
élèves. Il a constaté que les enfants prenaient
énormément de plaisir à recommencer les histoires
juste pour voir ce qui se serait passé s’ils avaient choisi
une autre direction.
Avec le document hypermédia, le plaisir de la relecture semble
donc accru pour les enfants.
3 – Le statut
particulier du lecteur
L’interactivité du document hypermédia place le
lecteur dans une situation jamais égalée avec le livre
classique.
Face à la lecture d’un document sur ordinateur, le lecteur
peut être tour a tour lecteur passif et actif.
Il est spectateur quand il regarde l’animation qu’il a déclenchée
à l’écran, il s’implique d’avantage
quand il entre en interaction avec des éléments que le
dispositif crée à son intention. Le lecteur devient réellement
actif lorsqu’on fait appel à son imagination, à
sa création personnelle en devenant scripteur.
Et le lecteur peut être tour à tour spectateur, acteur
et scripteur dans un même document hypermédia.
Ce schéma de lecture valorise le lecteur qui sait que c’est
son activité participative qui donne vie et sens au document.
Il acquiert un sentiment de puissance : celui d’être maître
de son récit.
" En effet, la suite des pages telle que je l’ai définie
en cliquant sur tel ou tel bouton m’est personnelle. Peut-être
qu’aucun lecteur ne parcourra-t-il le même chemin ?
La jouissance du lecteur est faite aussi de cette impression d’appropriation
du texte.
On a souvent dit que, dans un spectacle, c’est le public qui a
du talent. Faut-il attribuer à l’hypertexte une forme de
génie littéraire, puisque c’est sa lecture qui produit
du sens " (Lire l’hypertexte, Michel Bernard.)
Alors que face à un texte classique, le lecteur reçoit
le texte qui lui est donné à lire dans un ordre déterminé
à l’avance et sans avoir la possibilité d’intervenir
sur l’écriture du texte même, certains dispositifs
hypertextes encourage la lecture/écriture.
Le lecteur peut intervenir sur le texte même de l’auteur
en y mêlant sa propre écriture (choix du nom du héros,
imaginer la suite de l’histoire…) ce qui contribue à
sérieusement limiter la séparation habituelle entre le
lecteur et l’auteur.
En ayant la possibilité de devenir à son tour auteur et
en construisant le cheminement de son récit, le lecteur du document
hypermédia finit par se sentir coauteur.
On supprime avec l’hypertexte cette notion d’auteur unique.
Surtout que, parfois, seulement une partie de ce qui a été
écrit par l’auteur est lu par le lecteur.
La notion de lecteur-auteur prend alors toute sa dimension.
D’ailleurs pour montrer que le lecteur d’un hypertexte est
un lecteur d’un genre nouveau, George Landow a crée le
mot "wreader " pour le définir, mot valise que l’on
pourrait traduire selon Michel Bernard par "laucteur ".
Cette liberté de lecture, ce pouvoir de décision dans
le cheminement du récit permet à l’enfant de se
sentir encore plus impliqué et donc plus motivé dans sa
lecture.
D’ailleurs Christian Poslaniec rappelle que pour donner à
un enfant le goût de lire "il ne faut pas le contraindre
dans sa lecture, ne pas lui imposer un sens canonique à un texte
ni un rythme de lecture particulier". (Donner
le goût de lire, Christian Poslaniec,
Editions du Sorbier, Paris, 1990.)
Quant à faire de l’enfant lecteur un coauteur de son récit,
Célestin Freinet a démontré, il y a déjà
quarante ans, qu’un enfant était beaucoup plus motivé
par la lecture lorsqu’il pouvait participer à l’écriture
de ce qui lui est donné à lire.
D
– Quelle littérature interactive peut-on proposer à
des enfants ?
" Après avoir lu un hypertexte de fiction, le lecteur a,
certes, une idée de ce dont il est question mais il est incapable
d’en raconter l’histoire. D’abord parce qu’il
n’en a lu que des bribes. Ensuite, parce qu’il les a lus
dans un ordre parfois illogique. Enfin, parce qu’il y a plusieurs
histoires ou que, peut-être, il n’y en a pas
[…]
Dans l’hypertexte, le lecteur est comme un vaisseau spatial lancé
dans le cosmos. Il peut suivre la trajectoire que lui impose son inertie,
mais il peut aussi être attiré par la force d’attraction
des planètes qu’il côtoie et se laisser prendre dans
leur orbite. Il risque alors d’errer de galaxie en galaxie. Car
quitter le fil d’une histoire en cours de route, comme y invitent,
dans l’hypertexte, les mots qui servent à déclencher
les liens, c’est perdre les repères construits par la lecture
et débarquer dans une nouvelle histoire sans avoir comment elle
a commencé. "
Il semble difficile de proposer à un enfant une véritable
fiction hypertexte telle qu’elle est définie ici par Jean
Clément dans L’hypertexte de fiction : naissance d’un
nouveau genre. Il paraît, a priori, difficile de confronter
un enfant qui n’a quasiment aucun passé littéraire
à un récit sans début ni fin, qui exige, à
mon avis, une certaine maturité littéraire.
Quel type de documents hypermédias peut -on alors proposer à
des enfants et quelles règles doit-on respecter si l’on
veut proposer une production interactive accessible aux plus jeunes
?
1 – L’enfant peut-il tout simplement lire l’hypertexte
?
On tendance à croire que la lecture d’un hypertexte est
plus facile et plus naturelle que la lecture linéaire sur support
papier. Cette croyance nous vient de quelques chercheurs qui sont persuadés
que l’hypertexte reproduit "notre mode de pensée associatif
" (Texte et ordinateur : l’écriture
réinventée ? Jacques Anis,
Paris, Bruxelles, De Boeck Université, 1998, Collection Méthodes
en Sciences Humaines.)
" Nous pensons en hypertexte " disait Nelson, son "inventeur
" en 1972.
Or, il n’y a encore aujourd’hui, aucune preuve à
ce sujet. On ne sait pas encore de façon exacte et définitive
quels sont les impacts des documents hypermédias sur le processus
de lecture et de compréhension car peu d’études
ont été faites à ce sujet.
Par contre, les recherches en psychologie cognitive ont mis en relief
les pré-requis nécessaires à la compréhension
d’un texte. Il est par conséquent possible de tirer profits
de ses recherches pour les adapter à l’hypertexte.
Comprendre un texte est une activité cognitive complexe. Selon
J. Rouet (Chargé de recherche au CNRS et auteur
du chapitre Le lecteur face à l’hypertexte, p.165 à
180 de l’ouvrage Apprendre à lire avec les multimédias
où en est-on ? sous la direction de Jacques Crinon et Christian
Gautellier, Pédagogie Retz, Paris, 1997), des recherches
récentes montrent que l’hypertexte peut se révéler
être "un vrai casse-tête " pour des utilisateurs
débutants, surtout du à la perte de repères discursifs
présents dans les textes ordinaires.
Nous sommes bien obligé d’appréhender l’hypertexte
avec nos repères classiques de lecture.
Comment abordons-nous un texte qui nous est donné à lire
?
En psychologie cognitive, on conçoit généralement
la compréhension d’un texte comme la construction par le
lecteur d’une représentation interne de la situation évoquée
par le texte. Pour cela, le lecteur, en identifiant les mots et leurs
organisations au sein des phrases, se constitue une représentation
littérale du contenu du texte, et en sélectionnant et
organisant les informations importantes, se construit une représentation
condensée et hiérarchisée des informations du texte.
Ces deux processus sont très sensibles à l’organisation
des informations dans le texte. Donc tout ce qui fait la cohérence
du texte facilite grandement sa compréhension. La linéarité
des textes, en garantissant la continuité des idées exprimées,
constitue donc le plus souvent un aide précieuse pour le lecteur.
Comprendre c’est aussi construire une représentation plus
globale de la situation décrite. Pour cela, le lecteur doit compléter
l’information du texte avec ce qu’il connaît déjà.
La compréhension naît donc aussi de l’interaction
entre les informations apportées par le texte et les connaissances
initiales du lecteur.
De quels pré-requis a-t-on besoin pour comprendre un texte ?
Nous avons besoin de connaissances en rapport avec le contenu du texte
(concept, vocabulaire…) et de connaissances rhétoriques
portant sur l’organisation typique des textes.
Tout texte se présente comme une entité composée
de séquences qui remplissent des fonctions informatives distinctes
(titres, paragraphes, chapitres…). Le lecteur repère ces
structures et s’en sert. L’absence d’une structure
clairement identifiable peut être un handicap. Kintsch et Yarbrough
sont deux auteurs qui ont montré qu’un texte est compris
plus facilement s’il est construit de façon habituelle.
Mais qu’en est-il de l’enfant qui débute dans l’apprentissage
de la lecture ?
J’ai tendance à penser que cette perte de repères
va être encore plus flagrante pour lui, mais je peux aussi me
dire que n’ayant pas vraiment de repères de lecture ancrés
et acquis, il est beaucoup plus malléable et peut sûrement
mieux s’adapter à un système hypertexte….
De plus, comme je le disais plus haut, ce n’est pas parce qu’un
document hypermédia propose plusieurs choix qu’il ne respecte
pas une certaine linéarité et cohérence dans son
histoire. Chaque écran est pour l’enfant un bloc de texte
correspondant à un paragraphe ou un chapitre, délimité
par l’écran comme il le serait sur la page d’un livre.
Quand l’enfant passe d’un écran à l’autre,
c’est comme s’il passait d’une page à l’autre,
la seule différence est qu’il a choisi la page qu’il
voulait "tourner ".
Mais n’ayant aucune réponse à ce sujet, il semble
préférable de respecter certaines règles et une
structure d’ordinaire nécessaires à la compréhension
d’un texte.
2 – Comment rester lisible ?
Du fait de sa structure fragmentée, l’information contenue
dans un document hypermédia est éclatée. D’une
unité d’information donnée, il est possible d’atteindre
un certain nombre d’autres unités d’information.
Le danger pour le lecteur est alors de s’égarer dans sa
lecture d'hypertexte si la structure du document hypermédia n’est
pas suffisamment directive. D’un autre côté, une
structure trop directive rapproche l’hypertexte d’un document
linéaire traditionnel.
Il faudra essayer de trouver un juste milieu et respecter certaines
règles pour ne pas perdre le lecteur.
Nous avons vu que la cohérence entre les différentes unités
d’informations qui nous sont données à lire est
un facteur déterminant à la lisibilité.
Il faudra respecter une certaine cohérence locale qui permet
au lecteur de ne pas perdre le fil de son raisonnement. Cette cohérence
est conservée dans le cas d’un texte linéaire alors
qu’elle ne l’est pas toujours dans un document hypermédia
ou l’on a tendance à sauter d’un thème à
l’autre.
Il faudra s’assurer la conservation d’une cohérence
globale en proposant un plan du site ou un sommaire détaillé
accessible en permanence. Le lecteur peut ainsi visualiser globalement
ce que le site ou le cédérom lui propose. L’utilisation
d’un code couleur pour chaque partie, d’un personnage ou
d’un objet récurrent qui guide le lecteur dans son cheminement…peuvent
être aussi des repères utiles.
Savoir identifier les liens
Une des principales nouveautés dans la lecture d’un document
hypermédia est que l’on progresse par l’intermédiaire
de liens. Ces liens sont de natures diverses. Un lien peut donner accès
à un nœud approfondissant tel ou tel aspect du nœud
précédent, il peut ouvrir une fenêtre contenant
un son, une image ou une vidéo, il peut aussi faire sortir de
lecteur du récit dans lequel il se trouve.
Etre capable d’identifier la nature de ces liens est un véritable
atout pour le lecteur qui ne veut pas se perdre.
L’enfant, plus que l’adulte, a besoin d’indices qui
manifestent cette cohérence entre l’unité d’information
précédente, présente et suivante.
Ces indices sont textuels : un lien sur un chapitre d’un sommaire
conduit à ce chapitre, un lien sur une question mène à
la réponse…
Ils sont aussi visuels : une icône en forme de boîte aux
lettres ouvre un boîte de dialogue, un lien sur une porte conduit
à ce qui se passe derrière cette porte…
Les indices sonores sont aussi très présents dans les
cédéroms d’histoires interactives proposés
aux enfants.
Ces indications permettent au lecteur de prendre conscience du rapport
entre l’unité qu’il est en train de lire et celle
qu’il lira s’il suit tel ou tel cheminement, s’il
clique sur tel ou tel bouton.
Ces signes me paraissent déterminants pour ne pas perdre l’utilisateur
dans la masse d’information et rester lisible.
C’est à l’auteur de l’hypertexte de respecter
ces consignes pour que peu à peu se créé des repères
de lecture propre au document hypermédia.
3 – Quel produit multimédia peut-on finalement
proposer à un enfant ?
Après avoir distingué les caractéristiques des
hypermédias et évalué les spécificités
cognitives de l’enfant, il nous est plus aisé de faire
un bilan et de citer les règles que doivent respecter un bon
livre électronique destiné à un enfant.
Parce que l’interactivité est la qualité fondamentale
de l’hypermédia, la production multimédia devra
multiplier les possibilités d’action face à l’écran,
condition nécessaire pour vraiment solliciter l’intervention
de l’enfant.
Ainsi l’enfant pourra manipuler le rapport qui existe entre les
mots et les choses par l’intermédiaires des images, modalités
d’accès non négligeables à la notion de représentation.
Mais l’interactivité brandie par tous les éditeurs
de cédéroms est un argument qui, à lui seul, ne
suffit pas.
Cette interactivité, pour être bénéfique,
doit susciter la réflexion, l’observation, la logique :
l’enfant doit être mentalement et physiquement actif si
l’on veut que l’implication soit totale.
Ces deux points sont confirmés par J.P Carrier dans le chapitre
5 de " Apprendre avec le multimédia où en est-on
? " intitulé " Des CDRoms dans le biberon : le
multimédia et l’éveil des tout petits ".
J’ajouterai, au risque de me répéter que l’ordinateur
n’est pas un livre. Ce n’est pas exploiter les qualités
du multimédia telle que nous les avons vu que de reproduire un
livre sur un écran.
L’histoire interactive proposée à un enfant doit
être courte, d’une part parce qu’un enfant peut être
dérouté par un document dont il ne peut évaluer
la longueur, il ne faut par conséquent pas le lasser. Il est
difficile de glisser un marque page entre deux pages html, si le lecteur
veut stopper sa lecture, il devra, la plupart du temps, la reprendre
dans son ensemble.
D’autre part, le confort visuel des écrans pourtant en
voie d’amélioration, est loin d’atteindre celui d’une
page correctement imprimée. La position nettement contrainte
entraîne contractures et fatigues, c’est pourquoi une moyenne
d’une demi-heure par jour est recommandée à un enfant
dont les stations prolongées ne sont pas conseillées.
(Source : Lecture sur écran
: aspects psychologiques, rapport de T.Baccino, chercheur au laboratoire
de psychologie expérimentale de Nice.)
Enfin, l’enfant doit se trouver devant une interface suffisamment
clair sur le plan graphique, textuel et sonore pour qu’il comprenne
rapidement ce qui lui est donné à faire et qu’il
puisse être autonome, comme il le serait devant un livre, un jeu
vidéo ou la télévision.
IV
– Lecture et Internet
Jusqu'à présent
nous nous sommes intéressés à la lecture des hypermédia
dans leur globalité. Nous avons vu que lire sur ordinateur bouleversait
nos repères de lecture classique et qu’il était
recommandé de respecter certaines règles structurelles
pour rester lisible par le plus grand nombre.
Qu’en est-il de la lecture d’hypermédia propre au
réseau Internet ?
Aujourd’hui 10% de la population française utilise régulièrement
Internet et cette tendance a doublé en 9 mois.
Il est prévisible que le réseau des réseaux devienne
un outil déterminant pour l’enfant dans les années
à venir tant pour des raisons personnelles (courrier électronique…)
que scolaires (recherches documentaires…)
Apprendre à lire sur ses nouveaux médias va devenir un
enjeu tant social que culturel.
Une prise de conscience de l’intégration de ses nouvelles
technologies dans l’enseignement se fait ressentir…mais
que peut bien apporter le réseau dans l’apprentissage de
l’écrit ?
A
– Apprendre à lire les hypermédias : une nécessité
?
1 – Tu lis
? Non, je navigue.
" Comment en effet lire un tel texte ? Et d’abord est-il
lisible ? " s’interrogeait Michel Bernard au sujet de l’hypertexte.
Nous avons vu que lire sur des hypermédias bouleversaient nos
repères de lecture classique et cela semble encore plus flagrant
lorsque nous consultons le réseau Internet.
La connaissance se présente sous des aspects multiformes et cette
masse d’information soudain accrue impose des modes d’explorations
et d’orientations avec lesquelles la lecture à quelque
chose à voir.
Car il s’agit bien de savoir lire cette masse d’informations.
Navigation, structure arborescente, hypertexte, toile, mots clés…sont
autant de concepts nouveaux qu’il est nécessaire de s’approprier
si l’on ne veut pas se perdre dans l’espace virtuel et planétaire
qu’est Internet.
Car lire sur Internet, ce n’est pas seulement savoir lire des
structures hypertextes, dématérialisées et non
linéaires mais c’est aussi :
Se familiariser à utiliser alternativement une lecture de recherche
et une lecture de blocs d’informations. L’accès à
la lecture n’est pas le même que lorsqu’on vous glisse
un livre entre les mains.
Savoir naviguer dans l’espace
d’information, et pour cela, se familiariser avec les outils nécessaires
à cette navigation comme les moteurs de recherches, les plans
de sites…mais aussi les boutons de navigations propres au navigateur
: page suivante et précédente, retour à la page
d’accueil….
Savoir faire des choix. Car
dans un cédérom, le lecteur arrive encore à se
repérer et à ne pas trop se perdre dans un ensemble certes
complexe mais quand même clos. Sur Internet, le corpus semble
infini. L’internaute peut rarement se rendre en un clique à
l’information désirée, sa décision est à
tout moment sollicitée.
Il est à présent
incontestable que les documents hypermédias bouleversent notre
rapport à l’écrit, qu’il s’agit d’un
nouveau mode de lecture sélective, d’un nouveau savoir
lire.
On imagine que ces caractéristiques du document hypermédia
propre à Internet peuvent représenter de nouvelles difficultés
pour l’enfant dans son apprentissage de l’écrit.
Serge Pouts-Lajus et Marielle Riche-Magnier pensent que la navigation
hypermédia présente des risques bien réels comme
" ne pas parvenir à bâtir un raisonnement, se laisser
porter d’un sujet à un autre sans effort d’approfondissement,
s’égarer dans un discours éclaté." (L’école
à l’heure d’Internet,
Serge Pouts-Lajus et Marielle Riche-Magnier, Nathan Pédagogie,
Paris, 1998.)
Et " si l’élève n’est pas accompagné
dans sa démarche, il y a peu de chances qu’il puisse tirer
le moindre bénéfices de la consultation libre du monde
foisonnant et chaotique d’Internet ".
Cette vision des choses relativement pessimiste confirme cependant que
la lecture d’hypermédia n’est pas innée, elle
nécessite un apprentissage, ou au moins une familiarisation de
façon à la rendre productive.
2 – Une question
culturelle.
Avec Internet, l’individu désireux de lire et de se cultiver
dispose d’un accès facile à une masse importante
d’information stockée sous une forme virtuelle et planétaire.
Que nous le voulions ou non, les nouveaux médias et Nouvelles
Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) envahissent
notre vie.
Il semble inutile d’ignorer les supports électroniques
pour qui veut survivre au XXIe siècle.
Mieux vaut s’y adapter et assimiler dès aujourd’hui
tous les bouleversements qu’ils engendrent dans notre rapport
à l’écrit et à la connaissance.
" Maintenant le problème ce ne sont plus les connaissances,
les savoirs, c’est l’accès à l’information
; et les nouvelles technologies servent d’instruments pour cela".
(Jean-Pierre Archambault, spécialiste des nouvelles technologies
éducatives au CNDP - Centre National de Documentation Pédagogique-
)
Internet devient un véritable élément de culture
générale.
Et l’accès de cette culture au plus grand nombre devient
par conséquent un problème de société.
Il semble nécessaire de trouver un moyen de donner accès
à ces nouvelles technologies aux plus grands nombres si l’on
ne veut pas que se dessinent trois types d’humains face aux nouveaux
médias comme le prophétise Umberto Eco :
" …un autre type d’analphabètes, sans accès
aux nouveaux modes de la connaissance ; les navigateurs passifs ou compulsifs,
intéressés ou avides, mais condamnés à l’éparpillement
; les nouveaux lecteurs, conscients des structures, capables de choix
et seuls profiteurs des systèmes complexes ".
Il est nécessaire de former les enfants au troisième de
ces profils, sans quoi une nouvelle forme d’illettrisme, de nouvelles
exclusions semblent inéluctables.
3 – Le rôle
de l’école
Comme nous venons le voir, il est avec Internet, non seulement question
d’un nouveau savoir lire mais également d’un nouvel
accès à la connaissance.
Puisqu’il est question d’apprentissage et d’égalité
face à la culture, il est difficile d’ignorer le rôle
fondamental de l’école dans l’intégration
des NTIC.
D’ailleurs cette opinion est rarement contestée.
" L’école doit intégrer au plus vite ces techniques
[…] Il serait catastrophique que des outils qui permettent la
diffusion massive du savoir et ouvrent de nouveaux espaces de liberté
soient au contraire générateurs d’exclusion et de
marginalisation d’une partie de la population. ", nous dit
Jacques Anis. (Texte et ordinateur : l’écriture
réinventée ?, Jacques Anis, Paris, Bruxelles, De
Boeck Université, 1998 Collection Méthodes en sciences
Humaines. p.272)
Et " …l’école, là aussi doit prévenir
les nouvelle inégalités ", nous rappelle J.Mesnager.
(Rédacteur du rapport de l’ONL intitulé Lecture,
informatique et nouveaux médias, 1997.)
Même les politiques en sont convaincus : " Manipulation informatique
dès la maternelle en ce qui concerne le dessin, courrier électronique
dès le CE1, accès au web dès le CM1, travail en
réseau dès le collège, adresse personnelle électronique
dès le bac. Voilà des objectifs clairs qui devront être
atteints en l’an 2000 " nous disait le Ministre de l’Education
Claude Allègre dans une allocution télévisée
le 17 novembre 1997.
Une récente enquête intitulée " Comment les
enseignants et les élèves perçoivent-ils Internet
à l’école ? " (Enquête réalisée
par Démoscopie du 20 septembre au 15 octobre 1998 auprès
de 428 enseignants et 648 parents d’élèves) a révélé
qu’une majorité des enseignants pensent qu’Internet
sera indispensable dans la vie professionnelle (70%), qu’il est
nécessaire que tous les enfants puissent utiliser Internet à
l’école (78%) et que le réseau peut élargir
le champ de connaissances (92%).
Si tout le monde semble convaincu de l’intérêt et
la nécessité de l’intégration des NTIC à
l’école, les avis diffèrent légèrement
lorsque l’on s’entretient plus longuement avec les enseignants
et les parents.
Pourtant le concept est loin d’être nouveau. Il y a une
dizaine d’année, le plan Informatique pour tous, qui comportait
un volet télématique a été mis en place
dans les écoles françaises, quant à Internet, il
pénètre depuis deux ans le système éducatif.
Mais non sans difficultés.
En 1998, seulement quelques centaines d’écoles primaires
étaient connectées à Internet alors qu’elles
se comptent par dizaine de milliers.
Cette difficile intégration des NTIC à l’école
est due essentiellement à des raisons économiques (coûts
des équipements…) mais elle est aussi d’ordre culturel.
Pourquoi certains redoutent-ils encore l’intégration des
NTIC à l’école ?
Le problème de l’intégration des NTIC à l’école
pourrait faire l’objet d’un mémoire à lui
seul tant il est sujet à polémique. Nombreuses sont les
associations de défenses ou de contestations qui se sont créées
sur Internet. (Par exemple : la vitrine APO (application pédagogique
de l’Ordinateur), association qui a pour but de promouvoir et
favoriser l’intégration des NTIC en éducation. http://vitrine.ntic.org/vitrin)
J’ai eu l’occasion, au cours de la préparation de
ce mémoire d’entrer en contact avec de nombreux enseignants.
Les craintes des enseignants vis à vis des NTIC prennent plusieurs
formes.
Ceux qui n’ont aucune connaissance informatique voit l’ordinateur
comme une véritable menace qui va mettre en doute leur compétence.
On leur demande de former leurs élèves aux NTIC mais qui
va les former, eux ?
Ces enseignants se sentent actuellement compétents dans leur
domaine, avec leurs propres techniques d’apprentissages, le resteront-ils
en y intégrant le multimédia ?
Pour beaucoup les nouvelles technologies peuvent faire partie de l’information
mais pas de l’éducation car celle-ci nécessite un
rapport humain. Il s’interroge sur la nécessité
de renoncer à un système éducatif qui a fait ses
preuves au profit d’un système fait par des individus pas
toujours qualifié (" quelles compétences pédagogiques
réelles ont les éditeurs de cédéroms éducatifs
? " m’a-t-on souvent demandé.)
D’autres s’inquiètent encore des connaissances fragmentées
que génère les hypermédias, ou du fait que certaines
matières qui se prêtent moins à l’utilisation
de l’ordinateur se voient défavorisées…
Ces craintes sont souvent justifiées mais polémiquer sur
l’intégration des NTIC à l’école est,
à mon avis, un faux débat. Ceux qui s’interrogent
sur la nécessité d’acquisitions de ces connaissances
et leur validité sont ceux qui croient que le nouveau est censé
supplanter l’ancien. On a tendance à présenter les
NTIC à l’école comme d’éventuels successeurs
aux enseignants, et comme le dit Jean-Pierre Archambault :
" Si on commence à prendre bille en tête le corps
enseignant en lui disant qu’avec les nouvelles technologies, on
va vers une école sans enseignant, il est clair qu’on ne
crée pas les conditions d’une approche sereine ".
De même le support informatique n’est pas censé remplacer
le support papier traditionnel. L’école ne doit pas choisir
entre l’un et l’autre support.
Les enfants doivent apprendre à lire des livres traditionnels
ET des documents hypermédias multimédias. Nous sommes
engagés, et pour longtemps encore, dans une situation de coexistence.
B
– Que peut apporter Internet dans l’apprentissage de la
langue écrite ?
L’institution scolaire a compris le rôle déterminant
qu’elle avait à jouer dans l’intégration et
l’acquisition des nouvelles technologies auprès du grand
public. C’est par conséquent à l’école
que l’on trouve le plus d’expériences d’utilisation
des NTIC dans l’apprentissage et notamment dans celui de la langue
écrite.
1 – Internet : une certaine conception de l’écrit
A la question " Pourquoi l’ordinateur dans l’apprentissage
de l’écrit ? ", Rachel Cohen répond :
" Il s’agit de créer autour de lui (l’enfant)
un environnement stimulant qui permette une activité d’exploration,
une attitude de découverte, une construction personnelle afin
que l’écrit devienne un outil de communication et d’expression
pour réaliser des projets personnels et non un but en soi ".
(Les jeunes enfants, la découverte de l’écrit
et l’ordinateur, PUF, Paris, 1987.)
Une activité de recherche et d’exploration qui précède
une activité d’écriture dans un but de communication
a autrui, n’est-ce pas exactement ce que rend possible le réseau
Internet ?
Internet semble avoir trois atouts déterminants dans l’apprentissage
de l’écrit.
Célestin Freinet avait compris il y cinquante ans, que l’enfant
est d’avantage motivé dans son acte d’écriture
quand celui-ci fait sens pour lui, quand écrire est un acte de
communication.
Jacques Crinon, maître
de conférence à l’IUFM de Créteil nous apprend
qu’ " on apprend à lire en écrivant beaucoup,
en écrivant tôt, en écrivant des textes qui s’adressent
à des lecteurs ".
L’utilisation du courrier
électronique est stimulant pour l’élève qui
non seulement produit un texte lisible et sans rature, mais a aussi
la motivation d’écrire pour être lu par d’autres
élèves et adultes dans le monde entier.
" Les instituteurs qui
travaillent avec les réseaux ne s’y trompent pas : une
bonne utilisation des réseaux développe les talents d’écriture
et de communication. Echanger sur le réseau, c’est apprendre
à produire des messages rigoureux, concis et facilement interprétables.
C’est aussi apprendre à questionner, à donner sens
aux nouvelles informations, à collaborer. La communication entre
élèves de classe et d’horizons différents
développe la maîtrise de la langue écrite, le goût
pour la coopération, la capacité à structurer l’information
échangée ". (L’école
à l’heure d’Internet – Les enjeux du multimédia
dans l’éducation, Serge Pouts-Lajus, Marielle Riche-Magnier,
Paris, 1998.)
Ainsi l’enfant expérimente
la langue écrite comme outil de communication " vraie ".
Cette conception de l’écriture dans un but de communication
a du sens pour l ‘enfant et change considérablement sa
motivation, et par conséquent, son intérêt pour
l’écriture même.
" Lire et écrire
sont des activités indissociables " signale le programme
officiel de l’école primaire 1995. Nous avions déjà
vu que l’ordinateur facilite cet aller et retour entre lire et
écrire. Cette dimension est encore renforcée sur Internet
où ces deux activités sont constamment liées :
saisie de mots dans les moteurs de recherche, demande d’information
par formulaires, rédaction de courrier électronique….
Nous avons constaté
que le document hypermédia limite la séparation habituelle
entre le lecteur et l’auteur. Sur Internet cette coopération
est intensifiée puisque le lecteur peut entrer en contact direct
avec son auteur et inversement. Il se crée un véritable
échange, enrichissant pour l’enfant qui a besoin de créer
un rapport affectif avec ses lectures.
2 – Effets positifs constatés
En France divers réseaux télématiques pédagogiques
se sont développés grâce à Internet, comme
Les Réseaux Buissonniers , qui regroupent une centaine d’écoles
de l’Académie de Grenoble.
L’utilisation d’Internet à l’école se
limite la plupart du temps au courrier électronique, en mai 1999,
le Net des cartables , site d’information et ressources pédagogiques,
n’avait recensé que 712 écoles primaires ou maternelles
possédant leurs propres sites web.
Je suis rentrée en contact avec un vingtaine d’instituteurs
qui croient au vertu pédagogique d’Internet dans l’apprentissage
de la langue écrite, afin de mieux évaluer leur utilisation
du réseau et les effets qu’ils avaient déjà
constatés sur l’apprentissage.
Recherche documentaire, correspondances entre élèves de
classes et de pays différents, expérience d’écritures
collectives, participation à la création du site…les
utilisations d’Internet en classe sont très diverses.
Que tous ceux qui redoutent une utilisation massive de l’ordinateur
se rassure : l’utilisation de la technologie n’est qu’une
étape de la création qui est précédé
par de nombreuses phases, de conception, de recherches, dans le cadre
de projets collectifs où chaque enfant tient un rôle déterminé
et développe son autonomie individuelle.
Suite à ces expériences en classe, tous les enseignants
semblent unanimes : le réseau, parce qu’il encourage la
diversification de productions soignées sur le plan linguistique
et typographique, améliore les compétences en lecture
et écriture.
Ce constat est par ailleurs appuyé par le récent rapport
de l’ONL intitulé " Lecture, informatique et multimédias
". Selon J.Mesnager, son auteur, certaines observations semblent
montrer que les compétences acquises par la lecture d’hypermédia
sur Internet peuvent faire progresser les capacités de lecture
en général.
3 – Les smileys
ou Comment Internet a déjà bouleversé notre conception
de l’écrit
Tous ceux qui communiquent par message électronique connaissent
ces têtes faites de point virgule, deux point et parenthèses
qui servent à " ponctuer " les messages. Entre lettre
et téléphone, l’e-mail a su se trouver une place
toute particulière dans notre façon de communiquer.
Le message électronique est informel et court comme un coup de
fil mais l’écriture ne permet pas toujours d’exprimer
les nuances de la voix. Les smileys sont là pour donner vie à
l’écrit et indiquer à notre interlocuteur notre
état d’esprit : déçu :o( triste :’o|
complice ;o) content :o) ou très content :o)))))
Avec Internet, une nouvelle façon d’écrire et de
communiquer se dessine, ajoutant une nouvelle dimension iconographique
à l’acte d’écriture.
Mais certains reprochent déjà à l’écriture
via Internet ses abréviations à tout va, ses tournures
à la syntaxe douteuse, une grammaire et une orthographe revisitées,
la disparition des accents…et redoutent que la généralisation
du courrier électronique fasse oublier à certains les
règles d’écritures.
Internet est certes un formidable outil de communication mais ses qualités
de valorisation de l’écrit reste sûrement à
prouver…
C
– Quand Internet invite les enfants à écrire
Internet en reliant les individus dans le monde entier facilite les
expériences d’écritures collectives. Celles dédiées
aux adultes sont aussi diverses que variées mais dans le cadre
de ce mémoire, je m’intéresserais uniquement aux
sites qui invitent les enfants à écrire.
Les sites dédiées à l’écriture sur
le web sont bien plus nombreux que les sites de lecture interactive.
La jeune génération est confrontée à la
fois à la maîtrise de l’écrit et à
la compréhension des nouvelles technologies. Les ateliers d’écritures
sur Internet permettent de concilier ces deux notions.
Le principe le plus couramment rencontré est de proposer à
l’enfant le début d’une histoire dont il doit inventer
la suite. Il rédige sa proposition par courrier électronique
et à la satisfaction de voir sa proposition publiée sur
le site auprès d’autres productions d’enfants.
C’est le principe de La souris verte, " atelier d’écriture
spécialement dédié aux enfants " qui propose
plusieurs débuts d’histoire ou Thalia et les fleurs, site
où chaque participant apporte sa contribution à l’histoire.
Ces pratiques sollicitent l’imaginaire de l’enfant, sa créativité
et l’incite à produire un texte à la syntaxe impeccable,
tout en déscolarisant l’acte d’écriture.
Enfin…dans la théorie !
Dans la pratique, on constate que ces sites dédiés revendiquent
clairement leurs objectifs pédagogiques et recherchent les partenariats
avec écoles.
C’est le cas d’Aglomérius qui propose des activités
d’écriture sous contraintes (produire des textes en utilisant
un certain nombre de mots imposés…) et fédère
des classes sur ces projets.
Ces sites ont raison car les écoles sont à l’affût
d’idées quant à l’utilisation des NTIC, mais
ils sont aussi victimes de la mauvaise réputation que s’est
forgée Internet à ses débuts.
On note encore une certaine réticence de la part des adultes
dès qu’il est question d’utilisation d’Internet
par les enfants. Propagandes, contenus peu recommandables…les
parents préfèrent " garder un œil discret "
sur leur progéniture quand celle ci consulte Internet.
Pour se légitimer auprès d’un public adulte souvent
méfiant (car souvent ignorant) ses sites préfèrent
encore brandir la carte rassurante de l’éducatif.
Et ça marche ! Les écoles répondent présent
à ses invitations d’écritures collectives.
Ces expériences sont, d’une part, motivantes pour l’élève
qui apprécie le caractère ludique de l’activité
et l’idée d’écrire pour être lu et,
d’autre part, valorisantes car elles mettent en avant son école,
sa classe et ses compétences personnelles.
De plus, ces pratiques rendent possibles des défis d’écriture
intelligents entre classes (une école écrit un chapitre,
une deuxième le second, etc.) et favorise les échanges
entre établissements.
Par contre les sites qui revendiquent l’écriture plaisir
se font plus rares. Même un site comme Le Prince et Moi, à
l’interface très attractive et ludique, ne cache pas ses
objectifs :
" Ce site a été spécialement conçu
pour les enfants de 5 à 11 ans. Il propose des jeux interactifs
et des activités stimulantes dans un cadre soigné et très
coloré pour donner à l’enfant le goût de lire,
d’écrire et d’accomplir ces activités avec
les autres enfants du monde entier. "
Ici, c’est clairement aux parents que l’on s’adresse
et surtout…qu’on rassure !
Au regard des productions qui encouragent la pratique de la langue écrite
sur Internet, nous pouvons faire deux constats :
Les expériences de lecture et d’écriture se généralisent
sur le web mais restent encore très attachées à
des activités scolaires.
Alors que la pratique conjointe de la lecture et l’écriture
est vivement conseillée, il n’y a sur le web français
aucun site d’histoires interactives ou lecture et écriture
sont intimement liés.
V
– Clicksouris : un site d’histoires interactives pour enfants
De ces recherches, constats
et réflexions est né un site Internet : Clicksouris, site
d’histoires interactives pour enfants.
A
- Naissance d’un projet
1 – Pourquoi publier des histoires pour enfants sur support
électronique ?
Comme l’ont déjà prouvé les livre animés
sur papier, je pense que l’interaction avec le milieu est une
dimension essentielle dans l’évolution de l’enfant.
Et cette dimension lui manque dans son apprentissage de la langue écrite.
Le multimédia, parce qu’il peut combiner image, texte,
son, animation…me paraît capable de servir une interface
riche en interactivité.
Au regard de ce qui existe actuellement pour les enfants en terme d’histoires
interactives sur cédéroms et Internet, j’ai constaté
que beaucoup restait à inventer pour faire de l’hypertexte
et de l’interactivité des vecteurs du récit.
2 – Quelles histoires publier ?
Ecrire pour la jeunesse est un art et plus, une vocation.
N’étant pas certaine de pouvoir assumer cette fonction,
j’ai préféré m’inspirer de textes écrits
par de véritables auteurs pour la jeunesse. De plus cette démarche
avait l’avantage de légitimer et crédibiliser mon
travail auprès du grand public.
Quand j’étais enfant, ma maman me racontait des Belles
Histoires de Pomme d’Api. Amusantes, émouvantes, toujours
bien écrites, ces histoires ont très certainement déterminé
mon goût pour la lecture.
Cette rencontre positive et décisive avec la lecture, j’ai
eu envie de la partager avec des enfants d’aujourd’hui.
C’est ainsi que j’ai eu l’idée de republier
ces histoires qu’ils n’avaient plus la possibilité
de découvrir.
Puisqu’il s’agissait de faire découvrir à
des enfants d’aujourd’hui des histoires écrites il
y a plus de quinze ans, pourquoi ne pas les faire revivre sur les supports
d’aujourd’hui ?
De plus, j’écrivais plus haut que l’adaptation d’un
livre sur support électronique ne se justifie que s’il
y a interactivité. C’est ainsi que j’ai décidé
d’ " hypertextualiser " ces histoires ou de m’en
inspirer pour les premières histoires interactives de Clicksouris.
3 – Pourquoi publier sur Internet ?
Le support Internet s’est rapidement imposé pour Clicksouris
au détriment du cédérom pour trois raisons principales.
Comme nous l’avons constaté, la publication d’histoires
où l’enfant est amené à agir et interagir
pour progresser dans le récit est très pauvre sur le réseau.
Alors que les productions sur cédérom (même si la
pertinence de l’interactivité reste contestable…)
sont nettement plus foisonnantes. Essayer de combler ce manque a été
ma première motivation.
Comme nous l’avons vu plus haut, l’interactivité
devient maximale quand l’enfant peut devenir tour à tour
lecteur et auteur de son récit. Grâce à Internet,
l’enfant devient vraiment acteur de l’histoire puisqu’il
en détermine le déroulement, et auteur car grâce
au courrier électronique, il peut donner sa propre version du
récit et la voir publier. La motivation est accrue, l’implication
est totale.
Cette double dimension de l’interactivité, cette double
approche lecture écriture prenaient vraiment sens avec Internet.
Enfin, outre les facilités d’édition que permet
le réseau, Internet facilite la dialogue directe entre le lecteur
et l’auteur. Durant le dernier Salon du Livre, j’interrogeais
des auteurs afin de connaître leurs motivations à se rendre
dans ces manifestations. La plupart me répondait que c’était
le seul moyen qu’il connaissait pour entrer en contact avec leurs
lecteurs.
Jean Noël, lors d’une interview menée par Club Internet
à l’occasion de ce même salon disait :
" Pour un auteur, la possibilité d’échanger
avec son lectorat est une récompense plus agréable et,
surtout, plus constructive que la seule récompense d’un
chiffre d’affaires "
Editer ce site d’histoires interactives sur Internet était
une nécessité par rapport à mes objectifs d’écriture
collective, mais entrer en contact avec mes lecteurs a été
aussi très constructifs.
Leurs avis m’a aidé à élaborer ce mémoire
grâce aux questionnaires mis en ligne, à adapter le site
à leurs besoins, à entrer en contact avec des professionnels…et
quelle satisfaction que de lire les propos de cette petite fille de
5 ans : " Je t’aime beaucoup car tu m’as fait découvrir
de belles histoires. " !
B – Présentation
de Clicksouris
Clicksouris est un site Internet destiné aux enfants qui proposent
essentiellement des histoires interactives mais également des
poèmes et des comptines.
http://www.clicksouris.com
1 – Les objectifs
Clicksouris est un site d’écriture et de lecture plaisir.
Ce n’est ni un site d’apprentissage de la lecture, ni une
aide scolaire à la pratique du langage écrit.
Il ne revendique aucun objectif éducatif ou didactique mais s’efforce
néanmoins d’être en adéquation avec les capacités
cognitives du jeune enfant et ses besoins en terme de découverte
de l’écrit.
Il permet aux enfants de se familiariser avec les particularités
de la lecture de documents hypermédias et a l’espoir de
donner, à ceux qui n’ont pas encore eu de rencontre décisive
avec la lecture, le goût de lire.
Des objectifs en terme d’interactivité…
Je n’ai trouvé aucun site sur le web français où
lecture interactive et écriture collective sont intimement liés.
Mon objectif principal était de proposer sur un support encore
peu exploité par la littérature enfantine, un site où
les enfants pourraient lire des histoires de façon interactive
et y participer activement en devenant auteur du récit.
Je voulais à la fois exploiter pour la lecture toutes les formes
d’interactivité que permet le multimédia et Internet,
et pour l’écriture, toutes les facettes de l’imaginaire
de l’enfant.
C’est pourquoi chaque histoire explore une forme d’interactivité
différente : Le Brin de laine est une combinatoire, l’enfant
évolue dans le récit au fil de ses envies et choisi la
longueur de son récit, Dans ma maison est un imagier, une fiction
hypertexte qui fait appel à la curiosité de l’enfant,
à son désir de tâtonnement exploratoire, quant au
Marchand de sable, il sollicite sa réflexion et son esprit logique.
C’est pourquoi chaque histoire sollicite la créativité
de l’enfant de manière différente : avec le Brin
de laine, l’enfant est invité à produire un texte
en imaginant ce qu’il ferait à la place des héros,
Dans ma maison est l’occasion pour l’enfant de proposer
un texte libre et sans contrainte, quant au Marchand de sable, il donne
à l’enfant une grande responsabilité, celle de prendre
la place de l’auteur pour inventer la fin du récit.
2 – D’une idée à Clicksouris
Une fois les objectifs définis, le choix d’un nom pour
ce site d’histoires interactives s’est rapidement imposé.
Ce nom devait refléter le contenu du site, l’univers enfantin
qu’il ciblait, être attractif, facilement prononçable
et mémorisable (facteurs essentiels lorsqu’on publie sur
Internet !)
Lire sur Internet, c’est lire du bout des doigts, c’est
progresser dans le récit en cliquant sur sa souris…clique…souris…je
tenais là les mots clés de la lecture d’hypermédias
!
3 – La charte graphique
Une fois le nom et le contenu trouvé, il fallait donner à
ce site une identité visuelle.
Clique…souris….
Puisque la souris était un des mots clés du site, elle
devait l’être aussi sur le plan graphique. Puisqu’il
faut cliquer sur sa souris pour progresser dans les histoires, il faudrait
cliquer sur les souris pour progresser dans Clicksouris !
J’ai pensé qu’il serait amusant pour l’enfant
de jouer sur la polysémie du mot.
Ainsi, le célèbre rongeur est l’élément
récurrent du site, il change simplement de couleur et de position
en fonction de la partie du site qu’il illustre.
Les éléments graphiques
Certes la souris est l’élément " nouveau "
dans cette nouvelle conception de la lecture. Mais, lire des documents
hypermédias et lire des livres sont pour moi des activités
complémentaires. Je souhaitais que l’univers du livre tel
que l’enfant le connaît soit aussi présent sous forme
de clin d’œil sur le site.
C’est pourquoi la page d’accueil représente une étagère
sur laquelle figure des livres et à laquelle on accède
par une échelle.
Etagères, livres traditionnels, bois…se voulaient refléter
l’ambiance chaleureuse, mystérieuse et gentiment vieillotte
de la bibliothèque.
C’était aussi une manière de montrer que livre traditionnel
et livre électronique ne sont en rien antinomiques, que dans
les deux cas, il est question de lecture.
Les
couleurs
Les enfants sont sensibles aux couleurs vives et gaies, c’est
pourquoi elles sont très présentes dans la littérature
jeunesse.
Ce site aborde la lecture et l’écriture, ces deux activités
sont pour beaucoup d’enfants associés au scolaire.
Leur proposer un univers colorés et attractifs est un moyen de
les mettre dans de bonnes conditions et leur montrer qu’ici, il
n’est pas question de travail, mais de plaisir.
La couleur permet aussi de créer des repères de lecture.
Chaque couleur de souris est associée à une partie su
site, quand l’enfant clique sur la souris rouge, il se retrouve
sur une page sur laquelle figure cette même souris, avec le même
code couleur.
L’identification de la nature des liens est ainsi plus aisée.
Les images
L’image est attractive et a réellement valeur d’information
pour un enfant qui débute dans l’apprentissage de la lecture
et qui entre dans l’histoire par l’image.
Dans Clicksouris, l’image est tour à tour illustrative,
informative, elle est aussi source d’étonnement et donc
de plaisir.
L’activation de l’image déclenche une animation,
sert de lien vers une autre image ou vers du texte.
L’image est dans Clicksouris un élément déterminant
de l’interactivité, même si le texte prime dans la
compréhension du récit.
C’est pourquoi, la qualité des illustrations me paraissait
déterminantes sur ce site, qu’elles soient réalisées
personnellement ou par des illustrateurs professionnels.
4 – La navigation
La navigation était un aspect très important pour moi
dans la conception de ce site, pour deux raisons essentielles.
D’une part, en m’adressant à des enfants, non familiers
à la navigation sur Internet, il me fallait concevoir un site
clair, dans lequel l’enfant peut facilement se repérer
et se déplacer.
Pour cela, j’ai essayer de mettre en place plusieurs repères
:
· Un code couleur clair pour chaque grande partie du site
· Une page d’accueil claire et explicite qui présente
d’entrée les objectifs du site, l’élément
récurrent du site qui sert de point de repère (la souris
bleue), et un sommaire donnant accès aux principales rubriques
du site.
Avant l’ouverture de cette page, l’enfant est invité
à saisir son prénom, ce qui lui permet d’être
personnellement accueilli à son arrivée sur le site.
Cette personnalisation contribue à créer un rapport affectif
et de confiance entre le jeune lecteur et le site qui lui est proposé.
Un plan du site attractif
qui s’apparente à une salle, vers laquelle l’enfant
est amené à se diriger dès le début de sa
visite. De cette salle on peut accéder à toutes les parties
du site, elle nous informe visuellement et textuellement sur le contenu
de Clicksouris.
Des éléments visuels qui servent de repères dans
le site. Dans Clicksouris, la souris bleue, présente dès
la première page, sert de point de repère à l’enfant
qui est invité à la cliquer s’il se sent perdu.
Présente sur de nombreuses pages du site, l’enfant qui
l’active se retrouve automatiquement sur une page générale
et familière : la pièce qui sert de plan du site.
D’autre part, puisque la lecture interactive se veut une activité
de découverte, je souhaitais que le tâtonnement exploratoire
caractérise le site dans son ensemble et non, uniquement, dans
les histoires interactives.
Soit l’enfant accède aux histoires de façon directe,
en activant le lien " La machine à histoires " sur
la page d’accueil, soit il explore la pièce où le
guide la souris bleue et peut faire d’autres découvertes…
Dans une fiction hypertexte, nous ne savons jamais ce que nous cache
l’histoire, nous ne savons jamais ce qui se cache vraiment derrière
un lien. Je voulais qu’une même part de mystère soit
préservée dans Clicksouris.
BILAN
ET PERSPECTIVES
Clicksouris est né parce que je suis convaincue que l’ordinateur
et Internet offrent de nouvelles perspectives de lecture et d’écriture
qu’il semble difficile de négliger à la fin du XXe
siècle.
Aujourd’hui Clicksouris existe et vit grâce aux nombreuses
participations d’enfants qui ont joué le jeu, ont laissé
libre cours à leur imagination pour produire des textes, drôles,
poétiques, émouvants, personnels…Ils ont trouvé
un espace de liberté pour s’exprimer, communiquer leur créativité.
Leur participation, leur sollicitation pour que le site s’enrichisse
sont sans cesse croissantes.
Il vit aussi grâce à l’accueil enthousiaste que lui
ont réservé les jeunes internautes et les professionnels
de l’éducation.
Clicksouris était au départ une expérience, une conviction
personnelle. Je sais aujourd’hui que mes convictions sont partagées
et encouragées par de nombreux parents, enfants et enseignants
qui pensent eux aussi que les NTIC représentent de véritables
atouts pour donner le goût de lire.
Ils ont surtout compris qu’il était inutile de s’en
méfier car la lecture interactive et la lecture traditionnelle
ne sont en rien antinomiques mais complémentaires.
Mais un site qui vit est un site qui évolue. Clicksouris s’enrichie
régulièrement de nouvelles productions d’enfants qui
viennent apporter leurs touches personnelles aux récits.
Il s’enrichit aussi de nouvelles histoires afin de proposer un choix
toujours plus large et de nouvelles formes d’interactivités.
" Dans ma maison " était une première tentative
d’écriture personnelle… l’accueil favorable de
Clicksouris a été une révélation et une vraie
motivation pour produire mes propres textes et illustrations. Deux histoires
interactives sont aujourd’hui en préparation visant à
une plus grande implication du lecteur dans le récit, où
la frontière entre lecture et écriture est de moins en moins
perceptible.
Internet a également facilité le contact avec auteurs et
illustrateurs pour la jeunesse motivés par la publication sur le
réseau et les perspectives de la lecture interactive.
Des pourparlers sont en cours pour un travail en commun…résolvant
ainsi tous les problèmes liés aux droits d’auteurs.
Enfin je reste plus que jamais convaincue qu’il n’y a aucun
format ni aucun support type pour apprendre à aimer lire. Lire
doit être un plaisir. Le plaisir de lire peut naître sur un
écran.
Axelle Desaint
BIBLIOGRAPHIE
- L’hypertexte
de fiction : naissance d’un nouveau genre ? Jean Clément,
université de Paris 8, Paris, France
- Apprendre
avec les multimédias où en est-on ?
sous la direction de Jacques Crinon et Christian Gautellier, Pédagogie
Retz, Paris, 1997
- Lire
l’hypertexte, Michel Bernard, Université de
la Sorbonne Nouvelle, France
- L’école
à l’heure d’Internet – Les enjeux du multimédia
dans l’éducation, Serge Pouts-Lajus, Marielle Riche-Magnier,
Nathan
Pédagogie, Paris,
1998
- Les
jeunes enfants, la découverte de l’écrit et l’ordinateur,
Rachel Cohen, PUF, Paris, 1987
- Texte
et ordinateur : l’écriture réinventée ?,
Jacques Anis, Paris, Bruxelles, De Boeck Université,
Collection Méthodes en sciences Humaines, 1998
- La lecture et l’enfant,
Bruno Bettelheim, Karen Zelan, Collection Réponses, chez Robert
Laffont, 2001 (réedition)
- Et pourtant ils lisent,
Christian Baudelot, Marie Cartier, Christine Detrez, Seuil, 1999
- Donner le goût
de lire, Christian Poslaniec, Editions du Sorbier, Paris, 1990
- Lecture, informatique
et nouveaux médias, rapport de L’observatoire National
de la Lecture, sous la direction de Jean Mesnager, Paris, 1997
- Computer expérience
and cognitive development : a child’s learning in a computer culture,
R.W Lawler, Chichester, Ellis Horwood, Ltd. , 1985
- Apprendre à lire
au cycle 2, Carole Tisset, Hachette Education, Paris,
1994
- L’ordinateur,
un nouveau support pour les premiers apprentissages, J.Pillot,
Bulletin I.P.E.M, n°9, janvier 1986
- Lecture sur écran
: aspects psychologiques, rapport de T.Baccino, chercheur au laboratoire
de psychologie expérimentale de Nice
- Citrouille,
Revue trimestrielle de l’Association des libraires pour la jeunesse
- Livres
Jeunes Aujourd’hui, revue d’information sur la littérature
jeunesse
Je serai ravie de connaître
votre avis sur ce thème ou de lire vos commentaires sur ce mémoire.
Si vous désirez m'écrire, n'hésitez pas : adesaint@hotmail.com
Et si vous désirez découvrir clicksouris, faites comme les
enfants, suivez la souris ! 
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